Les Archives du Pas-de-Calais (Pas-de-Calais le Département) - Le 13 novembre 2018 - 01h47
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Le 30 septembre 1916 : la légende du château de Thiepval

Le 30 septembre 2016

Dans la Somme, la bataille de la crête de Thiepval se déroule du 25 au 28 septembre 1916. Cette attaque, menée par l’armée de réserve du lieutenant-général Hubert Gough, intervient vingt-quatre heures après l’attaque de la 4ième armée britannique sur Morval.

Profitant de la dispersion de l’armée allemande, l’état-major britannique tente une nouvelle fois de reprendre ce saillant fortifié après son échec début septembre. Hélas, cette nouvelle tentative connaît le même sort.

Malgré tout, les troupes anglaises parviennent à occuper le village le 27 octobre et réussissent enfin à prendre le dessus lors la bataille des hauteurs de l’Ancre (du 1er octobre au 11 novembre).

Le 2 novembre 1916, c’est au tour du fort de Vaux d’être repris des mains de l’ennemi. Pourtant, la dégradation des conditions climatiques et l’enlisement des troupes poussent Haig à stopper les combats le 18 décembre, clôturant ainsi un des plus sanglants chapitres de la guerre, responsable de la mort d’un million d’hommes.

Aujourd’hui, un mémorial à Thiepval rend hommage à leur sacrifice.

Combles et Thiepval étaient des forteresses plus puissantes que Namur et Maubeuge

Un correspondant du "Daily Mail" sur le front a rencontré un officier supérieur qui lui a déclaré que l’énorme puissance de résistance des villages de Combles et de Thiepval provenait de ce que ces deux villages étaient plus fortifiés que Namur ou Maubeuge.

Rien d’étonnant, par conséquent, à ce que les Allemands s’y soient considérés en sécurité.

[…] L’assaut anglais contre Thiepval semble avoir pris l’ennemi complètement au dépourvu.

Pour défendre Combles, les Allemands avaient retiré une partie des troupes de Thiepval pour les masser en bâtie [sic] à Combles.

Profitant du désordre créé par ce déplacement, sir Douglas Haig fit immédiatement attaquer Thiepval de trois côtés à la fois.

Avant que les Allemands aient pu se rendre compte complètement de ce qui se passait, nos hommes avaient assailli les ouvrages extérieurs et les avaient enlevés. Ils avaient même atteint le centre du village.

L’artillerie anglaise, amenée par eux, ouvrit alors un feu de barrage bien calculé qui empêcha les renforts allemands, réunis en hâte, de venir au secours de la garnison.

Celle-ci fut prise de panique. En vain les officiers du kaiser essayèrent de rallier leurs hommes, la plupart se rendirent sans tenter un effort. Plus de 1 300 prisonniers furent envoyés à l’arrière ; d’autres sont encore en route. Parmi eux se trouve un colonel, deux majors et quarante autres officiers.

L’artillerie, les mitrailleuses et le matériel trouvé est plus considérable que celui pris à Combles. Un officier français du génie, décrivant la merveilleuse organisation défensive des Allemands, a dit :

"La prise de Thiepval est plus importante peut-être que celle de Combles, car les Allemands avaient exécuté là de prodigieux travaux souterrains dont je peux parler en toute connaissance de cause.
Depuis qu’ils occupaient cet endroit, ils y avaient construit une véritable cité souterraine. Les galeries étaient creusées dans la chaux à quinze mètres sous le sol et conduisaient des caves dans toutes les directions.
Il y avait trois endroits absolument à l’abri des bombardements les plus violents où les provisions, les munitions, les armes, les équipements et les mitrailleuses étaient accumulés.
Il y avait cinq ascenseurs qui pouvaient rapidement amener à la surface tout ce qui était nécessaire pour la défense du château.
Nous, d’abord, et les Anglais ensuite, avons appris à nos dépens l’existence de ces ascenseurs.
Quand croyant avoir tout détruit, nous nous élançâmes à l’assaut, nous nous trouvâmes en face de défenseurs bien armés et bien pourvus de munitions."

La France du Nord, samedi 30 septembre 1916. Archives départementales du Pas-de-Calais, PG 16/95.

La présence de souterrains fascine les esprits et alimente les conversations jusqu’à créer une légende selon laquelle de mystérieux espions allemands auraient repéré les lieux avant la guerre et créé ce réseau de galeries souterraines… 

La légende du château de Thiepval 

Peu à peu la position de Thiepval est abordée par les Anglais sur plusieurs faces, les derniers progrès de nos alliés les ont amenés au sud du village, aux abords du château devenu célèbre par une légende dont il serait difficile de retrouver l’origine. Cet édifice, œuvre du XVIe siècle, était une belle et ample demeure construit par un seigneur qui se trouvait incommodément logé dans le château-fort construit au XIIe siècle, pour commander un passage évitant de suivre la vallée de l’Ancre, non moins marécageuse qu’aujourd’hui. La forteresse, elle-même, succédait, disent des traditions locales, a un camp roumain succédant lui-même à un sanctuaire gaulois établi près d’une "divonne", source divine, au bord de laquelle s’édifia plus tard la chapelle de Saint-Pierre-Divion.        

Bâti sur une pente allant finir au-dessus des escarpements crayeux qui bordent l’Ancre, le château offre des vues tendues sur la verdoyante vallée et les environs d’Albert. Quand la guerre atteignit ces coins tranquilles de Picardie, l’édifice, par sa situation dominante, devait devenir un but pour les combattants. Le 27 septembre 1914, une bataille s’engagea entre Pozières et Thiepval. Nos troupes, inférieures en nombre, durent se replier le 28 au matin. L’ennemi prit alors possession de Thiepval et du château. Mais nous restions à peu de distance. Dans la lutte d’artillerie qui s’engagea à partir de ce moment, notre feu s’abattit en trombe. Plus d’un mois durant, le bombardement se poursuivit, la population s’étant abritée dans les caves. Bientôt rien ne subsista de la superbe demeure et du hameau. Le 1er novembre, les habitants furent réunis par les Allemands, emmenés à Bapaume et, de là, embarqués pour Bruxelles ; ils y sont encore.

Thiepval, cependant, toujours occupé, grâce aux caves profondes creusées dans la craie, était peu à peu transformé en forteresse, il ne cessa pas d’être couvert de projectiles par nos batteries. Une étrange légende se forgea, peu à peu amplifiée, avec des détails si précis que les plus sceptiques ajoutèrent crédit aux récits de prétendus témoins oculaires. Le château, peu de temps avant la guerre, aurait été aménagé par un certain Knoli, agent de Krupp, en vue de son adaptation au rôle de forteresse. Les noms, la précision des détails donnaient à cette histoire un cachet d’authenticité. Le propriétaire d’alors, M. B., était désigné.

Or, ce propriétaire, M. de X…, est un ancien officier français, non moins authentique, grand industriel, très connu dans le Nord, directeur des mines de Courrières, M. Portier, chevalier de la Légion d’honneur. Celui-ci s’était borné à faire remettre en état la noble demeure, à la doter de toutes les commodités modernes, à lui rendre son lustre passé. Il avait fait appel, non à des ingénieurs allemands, mais à un architecte parisien, M. Périn.

À peine M. Portier put-il habiter trois ou quatre mois le château, la guerre survint et celui-ci tombait sous nos propres obus.

La résistance de l’ennemi sur ce point doit être la cause de la légende ; on ne s’explique pas comment Thiepval a résisté à ce bombardement de près de deux années. Il faudrait retrouver l’origine du récit d’une extrême précision, sur les travaux attribués aux agents de Krupp, récit auquel nous nous sommes laissés prendre dans la presse. Certains détails, cependant, eussent dû mettre en éveil, notamment l’allusion à des souterrains reliant le château à la "cathédrale" de Corbie, ville qui n’eut jamais d’évêque, puis avec l’évêché d’Amiens et Arras !                                                                              

Ardouin-Dumazet

La France du Nord, vendredi 22 septembre 1916. Archives départementales du Pas-de-Calais, PG 16/95.

L’auteur de l’article paru précédemment dans le journal Le Gaulois tentait pourtant d’apporter quelques éléments d’explications sur la présence de souterrains, tout en donnant des détails très précis sur l’acquisition du château par Henri Portier. Né en 1865 à Anzin, de Nazaire François Gabriel Portier et d’Aline Charlotte Boca, Henri René Jules Portier suit les traces de son père, puisqu’il intègre l’école centrale des arts et manufactures, d’où il sort ingénieur en 1888.

La même année, il obtient un premier poste à la Société des mines de Courrières où il demeure jusqu’en avril 1905. Il reste malgré tout attaché à cette compagnie, puisqu’après cette date, il continue à la représenter à Paris. En parallèle, il entre en 1902 comme ingénieur administrateur à la Société des mines de la Lucette, dont il préside à la transformation en Société nouvelle des mines de la Lucette en 1904. En 1911, alors qu’il conduit le conseil d’administration de cette société, il est fait chevalier de la Légion d’honneur. En 1933, il est nommé président du conseil d’administration des mines de Courrières, poste qu’il occupe toujours lorsqu’en 1937, il est fait officier de la Légion d’honneur.

Thiepval et ses légendes

Que de légendes n'a-t-on pas édifiées autour de Thiepval, la forteresse village, dont le nom revient si souvent dans les communiqués britanniques ?

Dès l'invasion de la région du nord, les imaginations se sont données libre parcours, et l'on nous a bâti un roman feuilleton d'une fantaisie à rendre jaloux l'auteur de "Zigomar". On nous a parlé d'un châtelain de souche allemande qui, longtemps avant la guerre, aurait fait exécuter dans son château, et dans son parc, des travaux formidables en béton armé ; de centaines de milliers de kilogrammes de ciment, transporté de la petite gare de Beaucourt-Mamel ; d'équipes d'ouvriers étrangers venues des usines Krupp, qui travaillaient jour et nuit à de grands travaux de terrassement et de bétonnage ; d'immenses quantités d'obus emmagasinés dans de vastes souterrains ; de visites fréquentes de personnages mystérieux venant dans de grandes automobiles de marques allemandes, pour surveiller les travaux, et pour tenir des conciliabules avec le propriétaire du château. Bref, il était entendu que les Boches préparaient déjà en 1913 leurs positions stratégiques dans la Somme et prenaient leurs dispositions pour s'arrêter sur la ligne dont Thiepval devait être une des "pierres angulaires". Vraiment, c'est beaucoup d'imagination.

[…] Le château, construit en 1725, était une grande et belle construction de deux étages, avec, sur sa façade principale, un joli balcon protégé par une balustrade en pierre, composée de 180 piliers. […]

L'ancien propriétaire du château était le maire de la commune, le comte Jacques de Breda, qui le tenait de son père. M. de Breda, décédé au commencement de cette année, n'avait certainement rien d'Allemand ni d'Autrichien. Il était bien Français de race, ainsi que Mme de Breda, et lorsqu'en 1912 il vendit son château et ses terres de Thiepval, pour la somme de six cent mille francs, ce fut à un très honorable industriel parisien, M. Henri Portier pour le nommer, ingénieur des mines, de l'École centrale, officier de la Légion d'honneur, administrateur d'une des plus grandes mines de charbon du Nord, et, pendant plusieurs années, officier de réserve de l'armée française.

Voilà pour le châtelain sur le compte de qui on a fait courir tant d'histoires absurdes. Voyons maintenant la châtelaine, qui, d'après la légende populaire, était une Autrichienne. Née Bonnel, et d'une famille honorablement connue depuis plusieurs générations dans le Cambrésis, Mme Portier est tout ce qu'il y a de plus française. Elle a un jeune fils qui va prochainement partir avec sa classe.

M. Portier, dès qu'il eut pris possession de son château, fit venir de Paris un architecte distingué, M. Louis Perin, et ce fut sur les plans de ce technicien que le vieux château seigneurial fut transformé en une demeure somptueuse. M. Henri Portier a dépensé à cette transformation beaucoup d'argent.

Les travaux ont été exécutés par un entrepreneur de Paris, qui, naturellement, a fait venir ses ouvriers. Ces ouvriers, "étrangers"… à la région, pouvaient bien parler un peu argot entre eux, mais ils ne savaient pas un traître mot d'allemand. Il ne fallait pas songer à utiliser des ouvriers de campagne pour un travail de cette importance. Cependant, pour aider dans les travaux, M. Henri Portier a employé un entrepreneur de maçonnerie d'Albert, M. Duchateau.

Ce fut seulement en juin 1914 que M. Portier et sa famille purent s'installer dans leur château. Quatre mois plus tard, cette belle habitation n'était plus qu'un amas de ruines pulvérisées par les obus de l'artillerie française.

[…] Il paraît que lorsque le général allemand est arrivé, il a demandé immédiatement à visiter les caves du château. Lorsque, avec son état-major, il est entré dans la grande cave sous le château, il s'est exclamé "Comment ! C'est tout ? Ce n'est pas possible ! Il doit y avoir d'autres caves que celle-là ?".

C'est précisément cette question de caves, de passages souterrains, sous le château, dont on a tant parlé, qui intrigue M. Portier, ainsi que son architecte. Lorsque ce dernier est venu examiner les assises du château, il les a trouvées solidement bâties dans la craie, ou "marne", mais il n'a trouvé aucune trace de passages souterrains sous le château, ni sous le parc, où l'on a exécuté des forages pour faire des "pertes" d'eaux ménagères.

M. le comte de Breda, l'ancien propriétaire, qui était un lettré et s'intéressait à l'histoire de sa propriété, avait vaguement entendu parler de souterrains qui, d'après la légende populaire, existaient sous les ruines, depuis longtemps disparues, du vieux château féodal, mais il n'y attachait pas autrement d'importance.

D'après la légende, ces anciens passages souterrains très vastes conduisaient des caves du vieux château féodal jusque dans les marais de Beaucourt, à 60 ou 70 mètres en contrebas, mais ils avaient été bouchés depuis deux ou trois siècles pour empêcher les enfants du village de se perdre dans ces dangereux labyrinthes.

M. Portier, ainsi que son architecte, sont absolument persuadés qu'il n'existait pas de souterrains sous le château de Thiepval. Leur bonne foi n'est certes pas douteuse, mais ils peuvent se tromper. Il est très admissible, en effet, que de vastes souterrains existent sous le plateau de Thiepval, et que leur existence fût connue de l'état-major allemand. Le signataire de ces lignes connaît à fond toute la contrée, pour l'avoir parcourue dans tous les sens pendant quinze ans. Aussi a-t-il pu constater que tout le pays, depuis Doullens jusqu'à Bray, Combles, et Albert, porte les traces évidentes de ces profondes érosions, de ces fissures qui sont des anciens lits de fleuves préhistoriques, et dont on peut encore suivre les rives successives par les nombreux "rideaux" qui, pour un œil quelque peu exercé, indiquent les échelles successives de la baisse des eaux.

[…] Dans beaucoup de villages, les passages souterrains ont été bouchés depuis des siècles, et il n'en reste plus que la légende. C'est probablement ce qui est arrivé pour Thiepval.

Mais que les Allemands aient connu l'existence de ces souterrains, cela n'est pas douteux. De nombreux touristes allemands ayant maintes fois exploré la cité souterraine de Naours, ainsi que les cavernes de Béhancourt, quoi d'étonnant à ce qu'ils aient été mis au courant de la légende de Thiepval ! Mais si, comme on l'affirme, ils ont construit dans la craie, à trente mètres de profondeur, trois étages de vastes chambrées, reliés, entre eux par des ascenseurs, pour abriter leurs grosses pièces qui bombardent toujours nos villages de l'arrière, cela ne veut pas dire qu'ils aient pu, pour cela, mettre à profit les anciens passages souterrains de la légende.

Maurice Roubaret

Le Gaulois : littéraire et politique, mardi 25 juillet 1916. Bibliothèque nationale de France.

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