Les Archives du Pas-de-Calais (Pas-de-Calais le Département) - Le 15 décembre 2017 - 18h38
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Le 1er décembre 1917 : la carte du pain vue par la presse

Le 1 décembre 2017

Les restrictions alimentaires se font cruellement sentir depuis le début du conflit, en raison de la pénurie de matières premières et de la priorité donnée à l’approvisionnement des troupes. C’est aussi le manque d’hommes pour moissonner et de boulangers pour cuire le pain qui conduisent l’État français à instaurer une carte de pain, afin d’en limiter la consommation (décret en dix-neuf articles du 30 novembre 1917, pris par le Ministère de l’Agriculture et du Ravitaillement). Des catégories de consommateurs sont créées, selon l’âge, la situation, la profession et les besoins alimentaires qu’elles impliquent.

La genèse d’une carte

C’est de la carte de pain qu’il s’agit, ainsi que certainement on l’a deviné. Venant après la carte de sucre, la carte de charbon, la carte d’essence, elle marquera une unité de plus dans la composition d’un jeu. Il est vrai que les Boches sont bien plus avancés que nous sous ce rapport et qu’ils possèdent, là-bas, dans chaque ménage, des jeux complets, graisse, beurre, huile, viande, farine, savon, chaussures et vêtements divers. Nous n’en arriverons pas là très certainement.

Mais voici que les Calaisiens, ayant reçu de leurs boulangers la feuille de recensement que la mairie les a chargés de remettre à leurs clients respectifs, à l’effet de recueillir les données nécessaires à l’établissement de la carte de pain pour chaque ménage, il faut se mettre à l’œuvre pour remplir le questionnaire du boulanger.

À première vue, cela pouvait paraître simple comme bonjour de remplir les cases que le chef de famille doit garnir d’un renseignement utile pour les créateurs de la carte. Dans la pratique cela s’avère, au contraire, quelque peu compliqué et nous ne serions pas surpris si, dans nombre de familles, on se trouverait fort empêché de remplir le questionnaire avec la précision désirable et dans la forme requise par l’administration du ravitaillement.

Trois séries de colonnes composent le questionnaire, ainsi qu’on a pu s’en rendre compte.

La première série est facile à remplir. Aucune difficulté ne s’y rencontre, en effet.

Il s’agit d’y indiquer par le détail individuel la composition de la famille qu’il importe de ravitailler en pain : le mari, la femme, les enfants, éventuellement les autres membres de la famille, grands-parents, collatéraux, oncles, tantes, cousins, cousines et généralement tous les hôtes prenant leurs repas dans la maison, sans oublier les domestiques et gens de maison qui doivent être considérés comme faisant partie de la famille.

Puis vient une deuxième série de colonnes où il faut indiquer par le détail les personnages prenant tous leurs repas à domicile ou prenant un ou deux repas au dehors.

Vient ensuite une troisième série. Mais celle-ci est à remplir par la mairie et c’est précisément, ce nous semble, celle pour le remplissage de laquelle seul est compétent le chef de famille appelé à fournir les renseignements demandés dans les autres séries, à savoir ce que chacun des membres de la famille a besoin chaque jour pour sa consommation personnelle. Il est entendu, en effet, qu’indépendamment de la ration fixe de 500 grammes, soit une livre de pain à laquelle toute personne âgée de plus de six ans a droit, on peut obtenir un supplément de 200 grammes par jour pour toute personne qui déclarera ce supplément nécessaire à son alimentation. Une deuxième ration supplémentaire élevant ainsi la ration initiale à 900 grammes pourra être portée sur le carnet pour toute personne exerçant une profession active, dont « l’alimentation est essentiellement à base de pain », dit le décret réglementant la consommation du pain figurant au dos du formulaire.

Voilà qui est très bien ; mais pourquoi est-ce la mairie qui doit remplir la colonne indiquant ces besoins de rations supplémentaires et non pas le chef de famille lui-même, beaucoup mieux placé pour cela, nous le répétons ?

Autre chose : il est dit que c’est au même boulanger qu’il faudra se fournir de tout le pain nécessaire au ménage. Lequel choisir ? Il y en aura parfois un de lésé. Et voici qu’on nous annonce que les boulangers de Calais ne porteront plus le pain à domicile. Nouvelle complication. Bien souvent on a comme fournisseur un boulanger qui habite un quartier assez éloigné du domicile de la famille. Est-ce à celui-là qu’il faudra remettre la notice ?

Faute de pouvoir s’astreindre à la corvée d’aller chaque jour chercher son pain à l’autre bout de la ville – ce dérangement nécessite du temps dont on ne dispose pas facilement dans les ménages de travailleurs et un surcroît de fatigue qu’on voudra s’épargner d’autant plus qu’il doit être renouvelé chaque jour – beaucoup de familles devront, de ce chef, abandonner le boulanger auquel parfois elles s’approvisionnaient depuis de longues années, pour aller au plus près.

Les boulangers questionnés répondent que rien n’est encore définitif au sujet de la livraison à domicile ou de la suppression du portage. Les familles voudraient être fixées sur point avant de désigner leur futur boulanger.

Le Télégramme, samedi 1er décembre 1917. Archives départementales du Pas-de-Calais, PG 9/28.

L’existence et le caractère de cette future "carte de pain" fournissent de nombreux sujets de discussion. Comme le pain constitue encore l’élément le plus important des repas, la population civile observe avec appréhension la mise en place de ce nouveau régime de rationnement, fixé de façon stricte, avec des taux maxima par tête et par jour ; il est une autre caractéristique qui frappe plus encore la population, celle qui porte sur l’obligation pour chacun de ne s’approvisionner que chez un boulanger unique et désigné d’avance.

La distribution des imprimés administratifs pour l’obtention de la carte de pain est lancée en décembre 1917 à Calais. Relatée dans les colonnes du Télégramme, on constate que ce n’est pas de gaîté de cœur que les habitants consentent à remplir la feuille de recensement. On perçoit clairement leur trouble et l’appréhension des artisans confrontés aux bouleversements que cela impliquera dans la fabrication et la vente de leur production auprès d’une clientèle inévitablement renouvelée.

Pour garnir la huche

Depuis que les boulangers ont distribué à leur clientèle la feuille de recensement familial qu’ils tenaient de la mairie, beaucoup de ménagères sont singulièrement perplexes. Elles craignent, en répondant mal aux questions qui leur sont posées, d’engager fâcheusement l’avenir et de s’exposer à ne plus recevoir la quantité de pain véritablement nécessaire à la consommation du ménage.

Or moins que de tout autre aliment la consommation du pain est élastique. On ne peut pas se restreindre sur le pain, alors qu’on le peut très bien sur la viande ou sur les œufs, voire sur la graisse ou le beurre. On ne mange du pain ni par plaisir ni par gourmandise, surtout depuis que notre bon pain blanc du temps de paix n’est plus qu’un souvenir de plus en plus lointain.

Cependant, le dernier mot ne semble pas encore dit et une information récente venue de Paris annonçait qu’on étudiait encore la question en haut lieu. C’est surtout sur l’importance de la ration individuelle et quotidienne qu’on ne paraît pas bien fixé. Attendons et espérons que l’on comprendra que, dans une ville où la grande majorité de la population appartient à la classe ouvrière, il ne saurait être question de réduire la ration de pain au-dessous des besoins réels de l’alimentation familiale ; on ne saurait songer à remplacer cet aliment par un autre, surtout étant donnés les prix auxquels est montée la taxe des viandes de boucherie. Celle du porc a battu tous les records puisqu’il se vend maintenant aux taux fantastique de 3 fr. 60 la livre. Où donc est le temps où, quand les éleveurs se plaignaient de la fameuse mévente du porc, cette viande était descendue à 70 centimes la livre, soit cinq fois moins cher qu’actuellement.

Cependant, pour l’instant, l’intérêt des ménagères se trouve surtout sollicité par la question de savoir si oui ou non, comme nous l’écrivions dans notre précédent article, les boulangers calaisiens mettront à exécution la décision qu’ils auraient prise, au cours d’une réunion syndicale, de ne plus porter le pain à domicile.

Il paraîtrait que la décision n’est pas irrévocable. Ce serait tant mieux car nous ne voyons pas bien comment chaque boulanger conserverait sa clientèle. Comme nous le disions, les ménagères n’ont guère le temps et pas davantage le désir de s’astreindre, surtout au moment où nous entrons dans la mauvaise saison, d’aller au loin chercher à la boulangerie le pain qu’elles avaient coutume de voir apporter à domicile à heure fixe. Si elles doivent aller chercher leur pain au boulanger, ce sera non plus chez leur fournisseur actuel, pour peu que son fournil soit assez éloigné, ce qui est assez généralement le cas, mais elles iront au plus près, risque à avoir du pain un peu moins à leur convenance que le précédent.

En somme, gagneront à la méthode de la suppression du portage à domicile les boulangers qui n’ont pas de concurrents trop près de chez eux et y perdront ceux qui sont rapprochés les uns des autres. En tous cas il ne manquera pas de se produire une rupture complète d’équilibre dans la clientèle et une désagrégation totale dans l’achalandage des boulangeries.

On conçoit dès lors l’intérêt capital qu’il y a pour les ménagères à savoir, avant de remplir leurs cartes de recensement ou tout au moins la case destinée à l’inscription du nom du boulanger choisi par la famille, si oui ou non le pain continuera d’être livré à domicile. S’il faut répondre par la négative il est à peu près certain qu’il faudra abandonner le fournisseur habituel et aller s’approvisionner ailleurs. Les boulangers calaisiens auraient donc le plus grand intérêt à fixer la population avant de passer à domicile reprendre les feuilles de recensement. Les ménagères habitant au fond du quartier des Fontinettes n’iront sûrement plus s’approvisionner à Calais Nord et celles de Calais-Nord ne viendront plus à Saint-Pierre.

Pharos

Le Télégramme, dimanche 2 décembre 1917. Archives départementales du Pas-de-Calais, PG 9/28.

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