Les Archives du Pas-de-Calais (Pas-de-Calais le Département) - Le 22 avril 2019 - 06h48
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Le 20 mars 1917 : Alexandre Ribot, nouveau président du Conseil des ministres

Le 20 mars 2017

Le 17 mars 1917, le gouvernement Briand est destitué. Trois jours plus tard, le nouveau président du Conseil Alexandre Ribot présente son gouvernement : Painlevé devient ministre de la Guerre, Malvy conserve l’Intérieur, Lacaze la Marine et Albert-Thomas l’Armement. Ribot récupère également les Affaires étrangères, portefeuille qu’il a déjà géré de 1890 à 1893.

La fonction de président du Conseil ne lui est également pas inconnue, puisqu’il l’exerce pour la cinquième fois depuis le début de sa carrière politique. Néanmoins, la situation exceptionnelle du pays donne un relief singulier à cette nouvelle investiture.

L’allocution qu’il prononce le 21 mars devant la Chambre des députés est un véritable discours rassembleur. Ribot y renouvelle la confiance donnée aux chefs des armées dans la direction des opérations militaires et approuve l’unité des vues et d’action créée avec les Alliés (le 26 février, lors de la conférence de Calais, le gouvernement anglais a accepté de confier provisoirement à Nivelle une autorité locale sur l’emploi des troupes britanniques).

Il insiste également sur l’importance d’une coordination entre les différentes actions gouvernementales et l’absolue nécessité d’une cohésion entre le gouvernement et les chambres. Ces propos interviennent seulement quelques jours après la démission de Lyautey qui avait provoqué la chute du gouvernement Briand. Le ministre de la Guerre était en effet en désaccord avec une partie des parlementaires qui avaient tout fait pour précipiter sa chute.

Enfin, Ribot insiste une fois de plus sur l’équilibre budgétaire, véritable pivot de l’économie de guerre. Il maîtrise d’autant plus ce sujet qu’il est à la tête du ministère des Finances depuis le 26 août 1914 et a entrepris toute une série de mesures pour financer la guerre et assainir les comptes de l’État.

Bien que ce discours fasse semble-t-il l’unanimité, le gouvernement Ribot va rapidement être mis à mal. Il doit en effet faire face à l’échec de l’offensive Nivelle au Chemin des Dames qui sera suivi d’une vague de protestations et de mutineries dans les rangs de l’armée. Les démissions successives au sein du gouvernement et les attaques incessantes auront raison de cette belle cohésion : le 12 septembre 1917, Ribot démissionne de ses fonctions de président du Conseil, mais demeure néanmoins aux Affaires étrangères jusqu’au 23 octobre.

Discours d’Alexandre Ribot devant la Chambre des députés

M. Ribot, président du Conseil, ministre des Affaires étrangères. Messieurs, après trente-deux mois, nous sommes entrés dans une période décisive de cette terrible guerre où nous avons été entraînés par une agression sans excuse et que nous sommes résolus à mener avec la dernière vigueur jusqu’à la victoire, non comme nos ennemis, dans un esprit de domination et de conquête, mais avec le ferme dessein de recouvrer les provinces qui nous ont été autrefois arrachées (Très bien ! très bien !), d’obtenir les réparations et les garanties qui nous sont dues et de préparer une paix durable fondée sur le respect des droits et de la liberté des peuples. (Applaudissements)

Nous assistons en ce moment à un premier recul des armées ennemies, sous la pression de nos admirables troupes et de celles de nos alliés, et nous saluons avec émotion la délivrance d’une partie du sol de notre pays trop longtemps souillée par l’invasion. (Applaudissements) Bien que ce recul ne soit sans doute que la préface de nouvelles et rudes batailles où l’ennemi épuisera ses derniers efforts, la France sent sa confiance prendre un nouvel élan devant ces résultats de notre inébranlable fermeté et des habiles préparations stratégiques des chefs de nos armées.

La question du haut commandement, qui a donné lieu à tant de débats [note 1], se trouve définitivement réglée de la manière la plus simple. Le Gouvernement, qui a la direction politique de la guerre sous le contrôle des Chambres (Applaudissements), est maître de tout ce qui concerne l’organisation et l’entretien de nos armées. Il est l’organe nécessaire des relations avec les gouvernements alliés, pour assurer un parfait accord de l’action combinée des armées. Il veille à ce que ses prérogatives, qui sont les conditions de sa responsabilité, ne reçoivent aucun amoindrissement. (Très bien ! très bien !) Mais lorsqu’il a choisi le chef qui doit conduire nos troupes à la victoire, il lui laisse une complète liberté pour la conception stratégique, la préparation et la direction des opérations. (Applaudissements).        

C’est ainsi que le Gouvernement comprend son rôle et ses devoirs, et il est heureux de saisir l’occasion d’affirmer son entière confiance dans les chefs et les commandants de nos armées, en même temps qu’il renouvelle au nom du pays l’expression de sa reconnaissance envers les troupes qui supportent avec stoïcisme et bonne humeur…

Un membre sur les bancs du parti socialiste. Vivent nos poilus !

M. Lucien Millevoye. Vive l’armée ! (Très bien ! très bien !)

M. le marquis de L’Estourbeillon. L’armée tout entière !

M. le président du Conseil. … les rudes fatigues de cette guerre de tranchées et donnent en toutes circonstances d’inoubliables exemples d’entrain, de vaillance et d’héroïsme.
L’harmonie ne doit pas exister seulement entre le Gouvernement et le haut commandement, mais aussi et surtout entre le Gouvernement et les Chambres…

M. Lasies. Et entre les membres du Gouvernement.

M. le président du Conseil. … dépositaires de la volonté nationale. (Très bien ! très bien !) Le Gouvernement ne peut rien sans elles et, de leur côté, les Chambres épuiseraient inutilement leur énergie et si elles ne l’exerçaient pas pour donner au Gouvernement toute sa force [note 2]. Nous savons tout ce que nous devons à la précieuse collaboration de vos commissions et aux heureuses initiatives qu’elles ont souvent prises. Le pays ne l’ignore pas et il veut qu’entre le Gouvernement et les Chambres s’établisse une étroite union, procédant d’une mutuelle confiance et du constant souci, de la part du Gouvernement, d’apporter dans ses relations avec les Chambres la plus entière franchise et le sincère désir d’éviter tous les malentendus. (Applaudissements)          

Dans ses rapports avec la presse, qui a pour rôle d’éclairer et de soutenir l’opinion, le Gouvernement doit se servir avec fermeté du pouvoir que la loi lui donne pour supprimer les fausses nouvelles, les informations tendancieuses qui seraient de nature à égarer les esprits [note 3]. Il doit arrêter les campagnes qui auraient manifestement pour objet de discréditer nos institutions républicaines (Applaudissements) ou de pousser à la dissolution des forces de la défense nationale. Mais il veillera à ce que la liberté de discussion soit respectée et préférera des critiques, même injustes, à ce mol optimisme qui ne peut qu’énerver les énergies de la nation. (Vifs applaudissements)  

Il faut aussi, pour vaincre, coordonner de plus en plus l’action des membres du Gouvernement, obtenir à tous les degrés l’exécution fidèle et rapide de leurs ordres ; en temps de guerre surtout, une pensée directrice et une action toujours en éveil sont indispensables pour faire converger vers le but commun les efforts multiples des services publics et des initiatives des citoyens, jaloux de travailler à la défense nationale.

Si à l’intérieur cette direction est nécessaire, il n’est pas moins indispensable de maintenir et de fortifier l’unité de vues et d’action qui existe heureusement entre nous et tous nos fidèles alliés. La victoire dépend de l’énergie que nous mettrons à rassembler nos forces et à nous en servir, dans un effort bien concerté et conduit sur tous les fronts avec la même vigueur. Nos effectifs, unis à ceux de nos alliés, sont supérieurs à ceux de nos ennemis ; les moyens matériels, qui nous ont fait cruellement défaut au début de la guerre, nous permettent aujourd’hui de lutter à armes égales et aussi longtemps qu’il le faudra. Ce que nous avons de plus que nos ennemis, c’est le sentiment que nous défendons la cause du droit et de la civilisation. (Applaudissements) Ce qui fait notre force, c’est que nos alliances ne sont pas fondées uniquement sur des intérêts, mais qu’elles sont vivifiées par un idéal commun, par cet esprit de liberté et de fraternité que la Révolution française a eu l’immortel honneur de proposer au monde et qui, en devenant partout en Europe une réalité, sera une des meilleures garanties de la paix entre les peuples (Vifs applaudissements) qu’appelait récemment de ses vœux le président de la grande République américaine (Applaudissements) et une des conditions de l’organisation de la société des nations [note 4]. (Vifs applaudissements à gauche)

Nous saluons le travail d’émancipation qui s’accomplit chez le noble peuple [note 5] auquel nous unit une alliance déjà vieille de plus d’un quart de siècle, et nous souhaitons de tout notre cœur que le développement des institutions représentatives fondées sur la souveraineté populaire (Très bien ! très bien !) puisse s’y achever sans violence et sans troubles profonds, pour servir d’exemple aux autres nations. (Applaudissements vifs et répétés)       

La situation de nos finances appelle votre plus sérieuse attention, aussi bien que l’état de nos approvisionnements [note 6] et la faculté de les renouveler pendant la guerre et après la cessation des hostilités. S’il ne faut pas regarder aux dépenses qui contribuent à la défense nationale, il est indispensable de réduire ou même de supprimer toutes les dépenses superflues. (Très bien ! très bien !) C’est à cette condition seulement que les finances publiques, qui ont supporté jusqu’à ce jour sans fléchir l’effort sans précédent qui leur a été demandé, peuvent se maintenir jusqu’à la fin de la guerre et garder pour l’avenir leur élasticité. Des impôts nouveaux seront nécessaires pour faire face aux intérêts de nos emprunts. Nous les établirons dans l’esprit de justice et en même temps de hardiesse qui convient à une société démocratique comme la nôtre. (Applaudissements sur les bancs du parti socialiste)

Ce sont surtout nos payements à l’étranger qui éveillent nos plus sérieuses préoccupations. Il faudra, de toute nécessité, les réduire sans porter aucun préjudice à la défense nationale. Un décret [note 7] sera soumis à votre approbation pour interdire les importations qui ne sont pas indispensables et améliorer notre balance commerciale. Le pays, conscient des sacrifices qu’exige une guerre aussi longue, les acceptera de bon cœur. Il sait qu’on ne peut vivre en temps de guerre comme en temps de paix et qu’il y a même, en dehors de la nécessité, une convenance morale à éviter tout gaspillage et tout étalage de luxe pendant que nos soldats souffrent et meurent pour le pays. (Vifs applaudissements)

M. le marquis de La Ferronnays. Il faudra tenir ces promesses.

M. le président du Conseil. Nous voulons qu’un inventaire exact, méthodique, constamment tenu à jour, de toutes nos ressources et de tous nos moyens d’importation permette de rassembler en une organisation rationnelle les mesures que réclame l’alimentation nationale. Nous nous efforcerons de développer par tous les moyens la production de notre sol. La situation n’est pas inquiétante, mais c’est à condition que nous sachions nous imposer à temps les restrictions que commande une sage prévoyance. (Très bien ! très bien !)
La politique de guerre est un ensemble dont toutes les parties se tiennent et qui procède partout du même esprit.

M. le marquis de La Ferronnays. Très bien !

M. le président du Conseil. Pour la pratiquer avec efficacité, nous avons besoin du concours du pays. On ne lui a jamais fait appel en vain quand on lui parle avec franchise. Il a donné depuis le début de la guerre des exemples qui répondent de sa constance pour aller jusqu’au bout des sacrifices que la guerre exigera de lui. Nous devons lui continuer notre confiance, comme il nous maintiendra la sienne ; et la justice de la nation ne sera pas avare pour cet admirable peuple, paysans et ouvriers, quand ayant déposé les armes du combat il reprendra les outils du travail. (Applaudissements)

Pour nous, messieurs, qui avons une tâche redoutable à accomplir, nous avons besoin de tout votre appui ; nous vous demandons de nous l’accorder. Nous ne connaîtrons qu’un parti, celui de la France, et nous n’aurons au cœur qu’une ambition, celle de nous montrer dignes de l’héroïsme de nos armées et de l’admirable tenue morale du pays, au milieu des plus redoutables épreuves qu’il ait jamais traversées. (Vifs applaudissements)

"Déclaration du gouvernement lors de la séance du mercredi 21 mars à la Chambre des députés". Journal officiel du 22 mars 1917. Débats parlementaires. Chambre des députés : compte rendu in-extenso. Bibliothèque nationale de France :

 

Notes

[note 1Le 29 décembre 1916, lors d’une séance de la Chambre des députés, le député Abrami exige une profonde réorganisation du haut commandement suite à l’échec des opérations de l’hiver. Cette hostilité parlementaire de plus en plus manifeste aboutit à l’éviction de Joffre. Le 17 décembre 1916, Nivelle devient commandant en chef des armées françaises.

[note 2] Le 14 mars 1917, le ministre de la Guerre Hubert Lyautey est contraint de démissionner sous la pression parlementaire qui n’approuve pas son action. Cette démission entraîne la chute du gouvernement Briand.

[note 3] Le 5 août 1914, le vote d’une loi interdit aux titres de presse de publier des informations et renseignements autres que ceux communiqués par le gouvernement. La censure est mise en place pour contrôler les journaux. Très vite, des voix de contestation s’élèvent contre cette entrave à la liberté d’expression, si bien que le 14 décembre 1916, lors d’un débat sur la censure à la Chambre des députés, Ribot promet un régime plus libéral pour apaiser l’incompréhension de l’opinion.

[note 4] La Société des Nations est une des clauses du traité de Versailles du 28 juin 1919. Entrée en application le 10 janvier 1920, cette organisation internationale a pour but de garantir la paix entre les pays membres.

[note 5] Le 6 avril 1917, les États-Unis déclarent la guerre à l’Allemagne. Alors que le président Wilson souhaitait, au début de la guerre, observer une stricte neutralité visant à garantir l’unité nationale de son pays, les provocations répétées de l’Allemagne (notamment le torpillage de navires américains) poussent les États-Unis à s’engager auprès de l’Entente.

[note 6] L’approvisionnement en denrées et matières premières est d’autant plus difficile que début janvier 1917, la reprise de la guerre sous-marine à outrance de l’Allemagne vise à asphyxier l’économie de ses ennemis.

[note 7] En application de la loi du 6 mai 1916, un décret du 22 mars 1917 interdit l’exportation de marchandises étrangères – exception faite des commandes de l’État, mais prévoit que des dérogations à la prohibition pourraient être accordées par le ministre des Finances, sur proposition du ministre du Commerce.

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