Les Archives du Pas-de-Calais (Pas-de-Calais le Département) - Le 17 novembre 2017 - 20h25
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Le 25 mars 1917 : mort des députés Briquet et Tailliandier à Bapaume

Le 25 mars 2017

Au début de mars 1917, les soldats allemands reçoivent l’ordre de s’établir sur leurs nouvelles positions. Bapaume est ainsi libérée le 17 mars. Les troupes de la 20th Australian Infantry Division entrent dans la ville, qui n’est plus qu’un immense tas de ruines. Elle a subi, comme de nombreuses communes, la tactique de la terre brûlée. Les Allemands, en se repliant vers la ligne Hindenburg, ont détruit systématiquement les secteurs abandonnés, préalablement minés et piégés, afin de ne laisser aucun abri aux Alliés et de gêner leur approche.

Les soldats de la logistique australienne cherchent un endroit pour se loger et se protéger des intempéries. Ils choisissent l’hôtel de ville, qui n'apparaît pas trop endommagé. Mais,  avant de s’y installer, ils vérifient que les Allemands n’y ont pas caché des bombes ou des mines. La non-destruction de l’édifice soulève en effet de nombreuses questions. Les Allemands ont-ils manqué de temps, d’explosifs… ? Ou plus simplement, l’ont-ils piégé ? Pendant la fouille, une bombe à peine dissimulée est découverte. Les recherches sont arrêtées et l’intendance australienne prend place dans le bâtiment.

Depuis le début du recul allemand, les dons en argent et en nature affluent à Paris pour la population de l’Artois libérée. Le comité formé pour la répartition des secours charge Albert Tailliandier, député de la 2ième circonscription du Pas-de-Calais, de leur distribution. Celui-ci demande alors à son collègue de gauche, Raoul Briquet, député de la 1ère circonscription, de l’accompagner pour apporter le soutien financier. Le dimanche 25 mars 1917, en fin de journée, tous deux arrivent à Bapaume, porteurs de cinquante mille francs. Ils sont obligés par les circonstances d’y passer la nuit et de loger, comme bon nombre de soldats alliés, dans les caves de l’hôtel-de-ville, qui offrent une certaine sécurité contre un bombardement.

Pendant cette nuit du 25 au 26 mars 1917, plus d’une semaine après le retrait des Allemands, une mine allemande munie d’un détonateur à retardement explose. Enterrée dans la cave de l’hôtel de ville, elle a été déclenchée par un ressort rattaché à un percuteur. Le ressort était activé par un fil d’acier suspendu dans une solution d’acide qui l’avait lentement rongé. La bombe exhumée le 17 mars n’était qu’un leurre. L’édifice n’est plus que ruines. Les corps des deux députés et de dix-neuf Australiens sont retirés des décombres.

Les deux députés d'Arras tués à Bapaume

La catastrophe de Bapaume

Jeudi dernier, Arras apprenait avec stupeur que ses deux députés, MM. Briquet et Tailliandier venaient de trouver la mort, dans une explosion, à l’Hôtel de Ville de Bapaume.
La ville-martyre avait deux nouveaux deuils à porter.

À quoi bon nous appesantir sur le passé – nous tournions les yeux vers l’avenir ; nous attendions l’heure prochaine, l’heure imminente, où le calme rendu à notre sol d’Artois, nous pourrions commencer l’œuvre du relèvement ; et nous comptions les forces jeunes dont la vaillance avait survécu au désastre ; mais l’homme échafaude en vain ses projets ; la parole est à Dieu.

Il y a trois mois, l’Évêque d’Arras succombait à la tâche ; hier, nos deux députés tombaient au champ d’honneur civil ; la pauvre ville mutilée voit partir ou mourir les meilleurs de ses fils et demeure atterrée dans la solitude où l’ont plongée tour à tour la peur, la ruine et la mort.

L'accident

De nombreux donateurs avaient constitué un fonds de secours destiné à venir en aide aux populations des départements libérés. M. Bouffandeau demanda à M. Tailliandier de bien vouloir en assurer la distribution dans le Pas-de-Calais. M. Tailliandier, qui siégeait au centre, accepta, sous la condition que M. Raoul Briquet, qui faisait partie de l’extrême-gauche, l’accompagnait. Il voulait ainsi symboliser l’esprit d’union avec lequel ont toujours collaboré les députés des régions envahies.
M. Briquet accepta.

Le dimanche 25 mars, à 8 heures du matin, M. Tailliandier allait prendre son collègue à son domicile, 43 rue de Constantine et tous deux quittèrent Paris, dans une automobile militaire, porteurs de cinquante mille francs destinés aux populations libérées.

La censure n’a pas laissé publier de détails sur la catastrophe : ce que l’on peut dire seulement, c’est que les deux députés se trouvaient dans les ruines de l’Hôtel de Ville de Bapaume, quand une explosion, qualifiée d’accidentelle, se produisit et tout le groupe fut enseveli sous les décombres.

Avec les précautions nécessaires, les autorités anglaises firent procéder au déblaiement qui fut laborieux ; quand tout espoir fut perdu de retrouver des vivants, le gouvernement français fut averti.

Mesdames Tailliandier et Briquet qui, depuis le dimanche, étaient sans nouvelles de leur mari, dont le retour était attendu lundi soir, se rendirent séparément au Palais-Bourbon le mardi, dans l’après-midi et c’est là que M. Pierre, secrétaire général, leur apprit, sans leur enlever tout espoir, le tragique évènement.

Sur la demande de quelques parlementaires, le Ministre de la Guerre réclama des précisions au Quartier Général britannique ; ces précisions n’ont pas encore pu être publiées.

Le mardi soir, la note suivante était communiquée à la presse :

Une explosion accidentelle s’est produite à l’hôtel de ville de Bapaume.
On procède actuellement au déblayement des décombres.
Deux représentants du Pas-de-Calais, MM. Raoul Briquet et Albert Tailliandier, députés d’Arras, qui avaient tenu à se rendre dès la première heure dans la cité reconquise, seraient, d’après les nouvelles qui viennent de nous parvenir, au nombre des victimes.

Le mercredi, aucun détail nouveau n’était parvenu ; Mesdames Tailliandier et Briquet se rendaient de nouveau à la Chambre où elles eurent une émouvante entrevue.

Pendant ce temps, l’enquête britannique se poursuivait parallèlement avec le déblaiement des décombres et le jeudi seulement les deux corps étaient retirés et identifiés.

L'éloge funèbre

Dès la découverte des corps, la Mission française en avait avisé M. Briens, préfet du Pas-de-Calais ; c’est par lui que M. Paul Deschanel apprit la nouvelle officielle de la mort.

Au début de la séance du vendredi 30, le Président de la Chambre prit la parole et, d’une voix dont les accents provoquèrent sur tous les bancs une émotion profonde, prononça l’allocution suivante.
Dès les premiers mots, tous les députés s’étaient spontanément levés.

"La fin tragique des deux députés d’Arras, tués par l’explosion de l’hôtel de ville de Bapaume au moment où ils retrouvaient enfin leurs compatriotes et leur portaient secours, nous accable.

"J’avais appris à connaître Raoul Briquet au Collège libre des sciences sociales, où il avait été présenté par M. le professeur Jay, qui en faisait grand cas ; il s’y était excellemment préparé à la vie publique par des cours remarquables sur le droit ouvrier. À la Chambre, ses interventions toujours utiles, toujours écoutées, où la flamme d’une idée sincère vivifiait la science juridique, révélaient une vie laborieuse, un esprit appliqué et précis, une âme généreuse, éprise de justice. Pendant la guerre, il s’était, comme capitaine, vaillamment battu et avait conquis dans les tranchées la Croix de guerre.

"Le député de la deuxième circonscription d’Arras Albert Tailliandier, était, lui aussi, comme son collègue, docteur en droit. Son père, ancien capitaine de mobiles du Pas-de-Calais, qui avait fait la campagne de 1870 à l’armée du Nord, avait représenté cette même circonscription pendant un quart de siècle. Albert Tailliandier était avocat au Conseil d’État et à la Cour de cassation. S’il n’a pas eu le temps de prouver au milieu de nous tout son mérite, vous avez pu apprécier son talent et son caractère ; vous vous rappelez avec quel zèle, entre les combats auxquels il prenait part comme lieutenant de territoriale, il défendait la cause des départements envahis.

"Les voilà tous deux ravis à notre affection et au pays ; de malheureuses jeunes femmes et des enfants sont dans les larmes. Mais, sur ces ruines fumantes de Bapaume, où brille la mémoire toujours présente de Gambetta et de Faidherbe,  ̶  car, depuis quinze siècles, c’est toujours la même [...] et la même agression contre une France chaque fois surprise et chaque fois étonnée,  ̶  le nom de nos jeunes amis, nobles victimes du devoir civique, resplendira éternellement.

"Ils ont pu revoir, avant de disparaître, ces populations admirables qui, par leur fermeté stoïque et leur invincible confiance, donnent à la France et au monde un incomparable exemple. Ils ont lu dans leurs yeux le contraste matériel et moral entre les armées franco-britanniques et les troupes allemandes. Et ainsi ils sont morts, sur ce sol disputé pied à pied par l’héroïsme des Alliés, dans une espérance affermie par ceux-là mêmes qui ont le plus souffert et dans la certitude des délivrances prochaines.

"Et voilà des hommes qui, fils de la même terre, siégeaient ici sur des bancs opposés et qui ont péri la main dans la main, au même honneur, avec la même foi, pour le même idéal. Quelle leçon, messieurs, et quel émouvant témoignage de notre inébranlable union ! Ah ! Gardons intactes les convictions qui sont la lumière de notre vie, mais aussi gardons notre haine pour les ennemis de la France et pour leur cruauté !"

Aux passages "la main dans la main" et à "l’union patriotique", des applaudissements prolongés soulignent les paroles du président.
La Chambre accueille par des bravos prolongés la péroraison de M. Paul Deschanel.

M. Ribot, président du Conseil, se lève. – Le gouvernement, dit-il, partage l’émotion de la Chambre à l’occasion de la perte de deux de ses jeunes membres, MM. Briquet et Tailliandier.
Nous sentons la perte faite par l’assemblée, et nous nous associons entièrement, pleinement, aux paroles de M. le président. (vifs applaudissements.)

M. Lenoir intervient : - Nos deux collègues, dit-il, sont morts pour la Patrie. Nous demandons que leurs sièges soient ornés d’un crêpe comme ceux de nos collègues tombés au champ d’honneur. (Applaudissements.)

Les deux victimes

M. Raoul Briquet, né à Douai le 4 novembre 1875, avocat à la cour d’appel, était député de la première circonscription d’Arras depuis 1910.
Il siégeait au groupe socialiste et faisait partie de la commission de législation civile et criminelle et de la commission de l’armée.

Dès le début des hostilités, comme capitaine d’un régiment d’infanterie, il avait repris du service et avait gagné sur le champ de bataille la Croix de guerre.

Sa dernière intervention à la tribune de la Chambre avait été pour protester contre le rôle exagéré qu’on voulait attribuer aux députés dans leur mission de contrôle aux armées.
Au cours de la discussion sur les Dommages de guerre, il réclama la reconstruction de nos deux places dans le style primitif.
Dans son parti, il se montra "majoritaire" acharné. Il avait d’ailleurs personnellement souffert de notre impréparation militaire : son appartement d’Arras, situé rue Gambetta, est complètement brûlé depuis le 8 octobre 1914.

C’est M. Briquet qui, au cours d’une manifestation kienthaliste au Parlement, asséna à M. Longuet un "Tu nous dégoûtes !" qui obtint un vif succès même sur les bancs d’extrême-gauche.

M. Albert Tailliandier était un jeune de la Chambre, où il avait été envoyé pour la première fois lors des élections générales de mai 1914.
Né le 28 avril 1875, à Fresnoy-en-Gohelle, il représentait la deuxième circonscription d’Arras. Il appartenait au groupe de la fédération républicaine et siégeait dans les commissions des douanes, des postes et télégraphes et des dommages de guerre. Comme membre de cette dernière commission, il avait fait, lors de la discussion de la loi sur les dommages de guerre, plusieurs interventions remarquées.

C’est lui qui fit voter l’article premier, établissant le principe de la solidarité nationale devant les ruines de guerre.

On n’a pas oublié les circonstances émouvantes de son élection en 1914 :
Son père, le regretté Henri Tailliandier avait engagé la lutte pour reprendre le siège qu’il avait occupé pendant six législatives ; au lendemain du premier tour de scrutin, en pleine bataille électorale, il mourait subitement ; mais il léguait à son fils, avec son drapeau à défendre, des traditions d’honneur et de foi.

C’est ainsi que le cœur brisé par son deuil, mais l’âme grandie par le sentiment d’un devoir pressant, Albert Tailliandier entra au Parlement.

Le Lion d’Arras, dimanche 25 mars 1917. Archives départementales du Pas-de-Calais, PF 92/2.

 

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Vue en coupe d'un pont sous-marin.

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