Les Archives du Pas-de-Calais (Pas-de-Calais le Département) - Le 20 août 2018 - 03h56
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Le 4 juin 1917 : propositions pour la reprise de l’agriculture

Le 4 juin 2017

Le problème du manque de main-d’œuvre agricole se fait plus pressant à l’approche des beaux jours. Alors que doit débuter la récolte de la betterave sucrière, la société d’Agriculture lance une nouvelle alerte concernant la situation critique de l’agriculture dans le Pas-de-Calais, et plus particulièrement sur la pénurie de main-d’œuvre. Lors de sa réunion du 4 juin 1917, elle passe en revue les différentes alternatives pour compenser l’absence de cultivateurs.

Parmi d’autres mesures est évoquée l’utilisation des prisonniers de guerre. Pratique nouvelle de cette guerre moderne, les prisonniers de toutes nationalités sont largement mis à contribution pour contrebalancer le départ des ouvriers et agriculteurs au front. La France instaure ce système dès 1915 et le fait perdurer bien après l’armistice puisqu’en majorité, les prisonniers allemands n’ont pu regagner leurs pénates qu’en 1919 et 1920, voire 1922 pour quelques cas isolés. En tout, on recense près de 225 000 soldats allemands retenus captifs dans les camps français.
Mais peu de ces camps existent dans le Pas-de-Calais, notamment en raison de la proximité du front. En règle générale, les prisonniers sont plutôt envoyés à l’arrière où ils sont réaffectés à divers travaux. On note tout de même la présence d’un camp au Pont-Feuillet (commune de Saint-Léonard) près de Boulogne-sur-Mer.

Mais ce dispositif est loin de suffire. Aux côtés des femmes, enfants et travailleurs étrangers, les soldats sont aussi appelés à redresser l’agriculture vacillante. Tout d’abord grâce au système de permissions agricoles, puis par le biais de dispositions s’adressant plus particulièrement aux réservistes de l’armée territoriale (RAT).
Le 12 janvier 1917, le ministre de la Guerre diffuse une circulaire mettant à disposition les classes 1888 et 1889 comme main-d’œuvre agricole pouvant bénéficier d’un détachement. Cette mesure s’accompagne de la création d’une administration chargée de la gestion de cette main-d’œuvre et dont l’objectif est de maintenir voire augmenter à tout prix la production du sol national alors que la main-d’œuvre habituelle manque de plus en plus. Décentralisée en commissions départementales de la main-d’œuvre agricole, elle est également en charge des contingents de prisonniers de guerre.
Par décision ministérielle, cette mesure d’étend le 27 juillet 1917 aux classes 1890 et 1891, et à certains soldats bénéficiant de statuts particuliers ou exerçant des métiers spécifiques dans le civil.

Malgré tout cela, les détachés agricoles permanents ne suffisent pas à maintenir l’agriculture à flot. Pour la récolte 1918, des détachements temporaires sont créés en remplacement des permissions agricoles.

Les mesures à l’étude pour fournir de la main-d’œuvre à l’agriculture

Ces deux questions ainsi que d’autres de première importance au point de vue des intérêts de la culture ont été traitées dans la dernière réunion de la "Société d’Agriculture" de l’arrondissement de St-Pol. C’est pourquoi nous en publions ci-après le compte rendu pensant que sa lecture pourra apporter un utile enseignement à tous les agriculteurs du département.

Réunion du 4 juin

Présidence de M. Amédée Petit 

[…] Il est réellement fâcheux, fait-on observer aussi, que l’autorité militaire ne tienne pas davantage compte des réclamations du monde agricole, concernant la main-d’œuvre. M. de Wazières ajoute que malgré toutes ses démarches et toutes les promesses qui lui ont été faites, il n’a encore pu obtenir ni prisonniers, ni main-d’œuvre dans la zone des armées. Cette situation est d’autant plus déplorable que nous sommes arrivés à l’époque des binages de betterave. Plusieurs cultivateurs ont même récemment déclaré à M. de Wazières, que s’ils n’obtiennent pas de suite la main-d’œuvre nécessaire, ils seront obligés de labourer leurs betteraves. Adieu alors le sucre !

M. Delabroy, qui est allé ces temps derniers à Boulogne, en a rapporté la nouvelle qu’on nous destine une centaine de prisonniers. Il serait bon qu’on se presse de les envoyer, d’autant plus que les cantonnements qui leur sont destinés ont été visités et acceptés depuis longtemps. Les formalités exigées paraissent donc entièrement remplies. Il y aurait le plus grand dommage à retarder davantage leur envoi, le travail des betteraves ne peut plus attendre.

On parle aussi, paraît-il, de nous retirer à partir du 15 juin, les travailleurs militaires belges qui donnaient à tous entière satisfaction. MM. Harduin, Henri Bachelet, Aimé Goubet accompagnés de M. Narcisse Boulanger, député, ont fait récemment une démarche auprès de M. le Ministre de l’Agriculture et de M. le Président du Conseil, Ministre des Affaires Étrangères, pour leur demander d’intervenir de suite auprès du Gouvernement Belge, afin qu’il veuille bien nous laisser ces travailleurs, ou, en cas d’impossibilité, les remplacer par d’autres. Une dépêche sera envoyée, décide-t-on, à M. le Président du Conseil Belge, pour lui rappeler respectueusement ce desideratum [note 1].  

En dehors des services de cette main-d’œuvre, que tout le monde apprécie, ce désir que formule la société est encore motivé par la raison suivante : Puisque par convention diplomatique, il est défendu d’employer les prisonniers à moins de 30 kilomètres du front, ceux-ci pourraient être substitués aux Belges dans la zone d’arrière et ces Belges attribués à la zone des armées. De cette façon, on pourrait satisfaire les besoins urgents partout, tout en respectant les règlements. La zone des armées souffre plus que toute autre, de la pénurie de main-d’œuvre, si on ne lui donne pas de prisonniers ou de militaires et si on lui retire les belges que va-t-elle devenir ?

Qu’on se hâte aussi, insiste-t-on, de renvoyer à la culture, comme c’est ordonné, les R.A.T. auxiliaires, cultivateurs ou connexes. Que les circulaires ne restent pas, ainsi qu’on le constate fréquemment, lettre morte.

Ne devrait-on pas également faire de même par des sursis à plus ou moins longue durée, pour les récupérés auxiliaires de l’Agriculture ? ça ne serait que justice puisque cette mesure a été appliquée à des industriels, des mineurs même jeunes et des fonctionnaires. S’il faut du charbon, fait-on remarquer, il faut aussi du blé. Et puis, est-ce bien juste ce qui se passe. Les cultivateurs se font tuer dans les tranchées et touchent 0 fr. 25 par jour. Les ouvriers mineurs sont à l’abri et touchent 10 francs par jour. M. Brisset demande sur quelles bases se fait la répartition de la main-d’œuvre militaire. Dans sa pensée on doit accorder la priorité aux demandes des femmes et des veuves de mobilisés. Il lui est répondu que c’est ainsi que cela se fait.

Il est d’avis, continue-t-il, qu’il vaudrait mieux renvoyer les vieux soldats cultivateurs du service armé des classes 1890 et 1891. Comme ils travaillent pour leur propre compte, leurs services seraient portés au maximum.

On étudie, lui est-il répondu, le projet de mise en sursis des hommes du service armé de la classe 1890 pour le mois d’octobre.

Un membre insinue plaisamment : pourvu que ça n’arrive pas encore trop tard comme pour le manitoba et les pommes de terre, dit un loustic.

M. de Wazières fait allusion aux nombreux rapatriés de notre région. Si on s’organisait pour les placer chez chacun des nôtres qui manquent de main-d’œuvre, on répondrait souvent au vif désir qu’ils ont de revenir par ici, près de chez eux, plutôt que d’être éparpillés dans des régions qui leur sont étrangères, et on permettrait à cette zone des armées si déshéritée de main-d’œuvre, de pouvoir continuer sa vie économique, comme elle a cherché à l’assurer, mais combien péniblement, jusqu’à présent.

[…] La Société charge M. le Président de signaler cette situation à l’attention de nos représentants du Parlement.

Sont ensuite proposés, pour faire partie de la Société :

  1. M. Jules Mouton, ingénieur agricole à Anvin, présenté par MM. Malpeaux et Demazure.
  2. M. Charles Danel, cultivateur-hongreur à Croisette, présenté par MM. Malpeaux et Demazure.

L’ordre du jour est alors épuisé et la séance levée.

Le Président : Amédée PETIT

La France du Nord, samedi 16 juin 1917. Archives départementales du Pas-de-Calais, PG 16/96.

La question du bétail est un autre paramètre qui inquiète tout autant les autorités. Six mois de guerre avaient en effet suffi à mettre en danger le cheptel français. Aux réquisitions des chevaux pour les besoins de la guerre s’ajoutent les confiscations des bêtes d’élevage par les Allemands en pays occupés et les réquisitions nécessaires à l’alimentation des troupes en campagne.

De plus, les destructions d’infrastructures et d’outillages nécessaires à l’élevage demeurent des problèmes matériels de première urgence qu’il convient de résoudre rapidement pour une reprise optimale des exploitations.

La conservation du bétail pour les pays libérés

Monsieur Fernand David, notre jeune ministre de l’Agriculture, porte le plus vif intérêt à notre région.  

Sans doute, des considérations de famille, d’amitié aussi, pourraient le pousser à se préoccuper très activement du Nord de la France.

Mais, telle n’est point la cause de sa sollicitude, s’il affectionne tout particulièrement, en tant que Ministre de l’Agriculture le Nord et le Pas-de-Calais, puis la Somme, l’Oise et le Pas-de-Calais, puis la Somme, l’Oise, les Ardennes, c’est que, depuis toujours, il a reconnu que cette région, était la plus fertile, la plus intelligemment et intensivement cultivée de notre beau pays ; qu’enfin en un mot, elle constituait le plus riche grenier de France. Aussi n’ai-je point été surpris à notre retour d’Arras, de lire dans sa physionomie ravagée, l’impression profonde, ineffaçable de chagrin et de rage qu’éprouve tout vrai Français, tout ami sincère de la culture après la visite, j’allais dire : le pieux pèlerinage aux régions dévastées.
C’est que tout est à refaire : agriculture et élevage.       

Pour la première branche, la "Commission interdépartementale de reconstitution de la vie agricole dans les pays libérés" a obtenu un premier acompte de 10 millions qui sera employé, au fur et à mesure des rentrées au pays, à l’acquisition du matériel nécessaire, matériel déjà commandé et même partiellement fourni.

Pour la seconde branche, celle de l’élevage, la situation est plus sérieuse, puisque tout fait défaut aux malheureux sinistrés dont les étables ont été pillées et les bâtiments incendiés.

M. Fernand David, comme avant lui, M. Méline dont il est (et c’est le plus bel éloge qu’on puisse en faire) un des plus actifs et plus qualifiés successeurs, s’est préoccupé aussitôt de cette situation lamentable.

La "Commission Interdépartementale" prendra charge de la reconstitution des bâtiments des écuries et étables.

Quant aux chevaux et aux bovidés, des Commissions agricoles composées de connaisseurs-éleveurs particulièrement compétents, seront accrédités pour acheter et faire tenir aux "rapatriés" ou aux "envahis ruinés" le cheptel nécessaire.

Mais, ainsi que le Ministre de l’Agriculture le déclarait, d’accord en ceci avec le rapport que, en décembre 1916, je déposais au Conseil général du Nord, il faudra de toute nécessité que la région du Nord et du Pas-de-Calais soit repeuplée d’animaux de même race déjà acclimatée et non de race étrangère.

Il faudra que pour la cavalerie, elle se compose avant tout de reproducteurs d’origine boulonnaise ou ardennaise.

Il faudra que pour les bêtes à cornes, les races flamande et hollandaise aient la préférence sur toutes les autres. C’est le seul moyen d’éviter des pertes et mécomptes sérieux pour l’avenir du troupeau.
Mais, comment s’en procurer ?

Sans doute, une partie du Nord non envahi et le Pas-de-Calais libéré sont des régions d’élevage.

Il est certain néanmoins que les cours exagérés des "nourritures d’hiver", principalement des maïs et tourteaux à diminuer leurs étables. Le Ministre de l’Agriculture en était pénétré déjà et je pus que le lui confirmer d’une façon pressante en certifiant que cette diminution serait beaucoup plus grande encore cette année si, pour le mois d’août, l’élevage n’était assuré, n’avait obtenu la certitude que des "nourritures d’hiver" seraient mises à sa disposition en quantité et saison convenables et à des prix abordables.

M. Fernand David a promis de solutionner favorablement ce problème dont déjà il étudie les diverses faces avec ses collaborateurs directs.
On peut et on doit lui faire foi.

Que la culture flamande et artésienne ne se débarrasse donc point de ses produits d’étable, de ses jeunes bovidés surtout, s’il lui faut faire encore quelques sacrifices, ils seront en tous cas légers par rapport à ceux déjà consentis.           

D’autre part, les hauts cours auxquels fatalement et à juste titre seront achetés leurs élèves par les Commissions, leur apporteront un dédommagement légitime.

Enfin, une fois encore, l’Agriculture de France et celle de la région du Nord surtout, auront bien mérité du Pays.

Paul DUFOUR
Président

Le Télégramme, dimanche 17 juin 1917. Archives départementales du Pas-de-Calais, PG 9/27.

 

Notes

[note 1] Le 12 juin 1917, le Comité d’action économique du Nord, appuyé par le directeur des Services agricoles du Pas-de-Calais, le président de l’Union des sociétés agricoles du Nord non envahi et le préfet Briens, formule une demande au gouvernement belge de voir les travailleurs militaires belges (rappelés pour le 15 juin) demeurer à la culture. Le lendemain, le ministre de l’Agriculture Helleputte leur répond favorablement. (Le Télégramme du 25 juin 1917. Archives départementales du Pas-de-Calais, PG 9/27).

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