Les Archives du Pas-de-Calais (Pas-de-Calais le Département) - Le 23 octobre 2017 - 15h23
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Le 8 février 1917 : conférence sur les colonies allemandes

Le 8 février 2017

Robert Chauvelot (1878-1937), journaliste, auteur de romans exotiques et de récits de voyages en Extrême-Orient, donne à Boulogne une conférence sur les colonies allemandes. Alors qu’on se bat sur deux fronts en Europe, il entretient l’auditoire des prolongements en Afrique et en Asie de la guerre, puis se pose en conteur autour du récit de ses séjours en Papouasie et des mœurs curieuses de ce pays.

Si l’Allemagne n’a acquis son unité qu’en 1871 et si son influence politique et économique demeure principalement en Europe orientale, elle a bâti au milieu des années 1880 un important empire colonial. Depuis le Congrès de Berlin en 1885, la rapide croissance de cet empire, menaçant les situations acquises et les ambitions des uns et des autres sur de nombreux territoires d'outre-mer, suscite inquiétude et convoitise.

Réuni à l'initiative du chancelier Bismarck entre le 15 novembre 1884 et le 26 février 1885, le congrès de Berlin doit établir les règles du jeu pour la conquête de l'Afrique, et désamorcer les conflits entre les colonisateurs, telle la rivalité franco-belge au Congo. Les quatorze puissances présentes (Allemagne, Autriche-Hongrie, Belgique, Danemark, Empire Ottoman, Espagne, États-Unis, France, Grande-Bretagne, Italie, Pays-Bas, Portugal, Russie, Suède) ne procéderont plus à des acquisitions sauvages sans le notifier et consentiront d’éventuelles requêtes. Ces procédures n’empêcheront pas pour autant les conflits (crises de Fachoda en 1898 ou du Maroc entre la France et l’Allemagne en 1905 et 1911).

En 1914, la première puissance coloniale est le Royaume Uni avec un empire de 30 millions de km², peuplé de 450 millions d’habitants. En second, la France dispose de 10 millions de km² et 70 millions d’habitants. Les espagnols et portugais sont de loin moins importants : l’Espagne ne contrôle plus que le Rif africain et le Maroc espagnol, au sud du Maroc français, et le Portugal, depuis la perte du Brésil en 1822, voit ses possessions localisées en Angola et au Mozambique. La Belgique se contente du Congo.
Arrivée tard dans la conquête coloniale, l’Allemagne possède quant à elle le sud-ouest africain allemand (Namibie) conquis en 1883, le Cameroun et le Togo en 1884, le Tanganyika (Tanzanie) et le Rwanda-Urundi en 1885. Dans le Pacifique, elle détient l’archipel Bismark depuis 1884, un groupe d’îles au large de la Nouvelle-Guinée qui appartiennent aujourd’hui à la Papouasie-Nouvelle-Guinée, les îles Samoa, Mariannes et Carolines, et l’Est de la Nouvelle-Guinée à partir de 1899. Territoires complétés par le nord de l’archipel des îles Salomon, l’île Bougainville et l’ïle Buka (les Salomons du nord), puis les îles Marshall colonisées en 1885 et Nauru en 1888. S’y ajoute enfin une zone d’influence dans le Nord-Est de la Chine.

Le gouvernement allemand ne fournit pas toutefois de moyens militaires importants pour la conquête coloniale, ni pour garantir l’ordre intérieur et les frontières internationales de ses territoires ultramarins. Il soutient surtout la flotte commerciale et investit dans les communications internationales, comme les câbles télégraphiques sous-marins. En pratique, chaque compagnie privée doit assurer l’ordre public sur le territoire dont elle a la responsabilité, le rôle du gouvernement se bornant à assurer une présence navale dissuasive. En 1905, des unités de l’armée régulière ne sont organisées qu’en Afrique orientale, dans le Sud-Ouest africain et dans une moindre mesure au Cameroun.

Symboles de puissance et de rayonnement, les colonies allemandes inquiètent cependant les autres puissances : dès le déclenchement de la Première Guerre mondiale, celles-ci s’engagent dans leur conquête. L’Allemagne devait être vaincue, aussi bien en Europe qu’en Afrique et en Asie. Le traité de Versailles entérinera une redistribution des colonies allemandes entre les vainqueurs : la France obtient la majeure partie du territoire du Cameroun et du Togo. Le Royaume-Uni reçoit une partie du Cameroun et du Togo, la Namibie, les Samoa et Nauru dans le Pacifique (administrés par le dominion d’Australie). La Belgique prend le Rwanda-Urundi, et le Japon les îles Mariannes, les îles Marshall et les îles Carolines, ainsi que la zone d’influence allemande en Chine.

Société de géographie

Conférence de M. Robert Chauvelot sur les colonies allemandes  

Malgré les rigueurs tardives d’un hiver exceptionnellement rigoureux, bon nombre de nos concitoyens avaient bravé l’aigre bise et les glissades perfides sur les trottoirs dallés de bleu et de blanc, pour venir entendre la belle conférence de M. Robert Chauvelot, venu de Paris en dépit des incertitudes des horaires et de la rareté des trains.

M. Chauvelot a été intrépide, comme un explorateur qu’il est, et les Boulonnais ont été vaillants comme des gens avides de s’instruire qu’ils sont.

M. le Président Barlet, assisté de MM. Haffreingue, adjoint au maire, représentant la municipalité, Dulot et Francq, présente le conférencier.

L’honorable président explique avec un rare bonheur d’expression pourquoi ne seront pas faites les causeries sur l’Irlande, l’Écosse et le Monténégro ; il trace un émouvant tableau des souffrances et des humiliations endurées par ce dernier pays, puis il donne la parole à M. Chauvelot.

Le conférencier est un orateur à la voix bien timbrée, au geste sobre, à l’élocution facile ; gendre d’Alphonse Daudet, il se souvient du délicat auteur des Contes du lundi par la façon charmante avec laquelle il détaille les anecdotes dont, sans parcimonie, il sème son récit. Et le public ne se plaint pas de cette prodigalité, égayé, il applaudit.

Après avoir exprimé sa gratitude à M. Barlet, le conférencier aborde son sujet. Sur la carte, il indique la position des colonies allemandes d’Asie, d’Afrique et d’Océanie ; brièvement il en indique l’importance globale : 2 500 000 kms peuplés de 16 000 000 d’habitants.

C’est peu, pour un si Kolossal Empire, mais n’oublions pas que les Allemands sont des tard-venus dans la politique coloniale et que Bismarck qui fut souvent mieux inspiré, répétait volontiers qu’il ne voulait pas de ces possessions de lune qui feraient ressembler l’Allemagne à ces nobles Polonais qui sous les belles fourrures n’ont pas de chemise.

Après avoir dressé l’inventaire des colonies allemandes, M. Chauvelot raconte la conquête de ces établissements.

L’occupation du Togo demanda six jours du 20 au 26 août 1914 ; celle du Cameroun, au contraire, exigea un effort de 20 mois, pendant lesquels les troupes franco-anglaises auxquelles s’étaient adjoints des soldats belges eurent à lutter contre un ennemi déterminé, solidement retranché et bien armé. Les Alliés étaient forts de 15 000 hommes. Et le 8 janvier 1916, le colonel Hay Wood entra à Kamoundo, tandis que nous occupions Douala.

Le conférencier cite les noms de glorieux officiers qui prirent part aux opérations, entre autres le colonel Largeau qui devait mourir en Argonne.

Grâce au concours des Boers, des Anglais et des Portugais, le S. O. africain allemand a subi le même sort que le Togo et le Cameroun, les Allemands ne restent plus que les possesseurs provisoires de l’Est Africain, de la région des grands lacs, où attaqués par les forces belges et anglaises, ils ne tarderont pas à succomber. Voilà pour l’Afrique.

En ce qui concerne l’Asie, les Japonais se sont acquittés de la difficile mission de déloger les Allemands de Kiao-Tchéou et du Chantoung, où, depuis le 27 avril 1898, ils étaient installés dans un pays riche en thé, en fruits, en riz, en céréales, en houille, en fer magnétique et dont la situation aux portes de la Chine à 20 heures de Changhaï, permettait aux Teutons les plus vastes ambitions politiques et économiques.

Mais Kiao-Tchéou, la ville moderne aux larges rues, où les Allemands avaient dépensé des centaines de millions n’est plus allemande, elle est japonaise et elle le restera.

Bloquée le 27 août 1914, Kiao-Tchéou a succombé le 6 novembre après un siège long et difficile. Voilà pour l’Asie. Reste l’Océanie. Dans cette partie du monde, la marine japonaise a prêté son concours aux navires australiens et néo-zélandais, non seulement pour donner la chasse à l’Emden, mais pour s’emparer de Marshall, des Carolines où se sont installés des fonctionnaires et des colons.

Ces pertes ont été très sensibles aux Allemands qui considèrent l’Alsace-Lorraine et les colonies comme le ciment de la Confédération germanique.

Les intérêts allemands, ajoute M. Chauvelot, sont si étroitement unis par leurs possessions coloniales que le jour où l’Allemagne renoncera à l’Alsace-Lorraine et à ses colonies, il y aura des États allemands mais plus d’Allemagne.

Le public applaudit vivement la déclaration du conférencier qui parle ensuite des Mariannes, des Carolines, des Palaos, cédées aux Allemands par l’Espagne, moyennant une somme de 18 000 000 de marks. Le coproh étant la seule ressource de ces îles, l’Espagne n’a pas fait une mauvaise affaire en les abandonnant.

Puis le conférencier entretient l’auditoire de l’archipel Bismarck, des Salomon, de la partie allemande de la Nouvelle-Guinée dont il décrit les ressources.

Enfin, à la grande joie du public, M. Chauvelot, qui se révèle un délicieux conteur, parle de la Papouasie où il a beaucoup voyagé ; il décrit les mœurs curieuses de ce pays où l’on peut voir des femmes allaitant d’un sein leur enfant et de l’autre un cochon de lait ; ce tableau patriarcal de nature à inspirer les peintres en quête de sujets originaux déride l’auditoire, qui, visiblement n’a pas encore entendu parler de cela.

M. Chauvelot poursuit son très intéressant exposé en nous contant la profonde stupéfaction où le plongea le désintéressement d’un jeune Papou auquel il avait alloué une gratification de 0,10 centimes, et qui, après avoir mis le penny dans sa bouche le lui rendit avec une grimace en disant "No good" !

C’est que, explique le conférencier, dans cet heureux pays, l’unité monétaire n’est point une pièce de métal, mais une grande barre de tabac. Et le tabac, cela se mâche !

Puis, M. Chauvelot qui est inépuisable, poursuit en donnant d’intéressants détails sur le sabir papou, sorte d’anglais extensible, aux mots longs comme des raisons sociales de compagnies allemandes et doués d’une vertu descriptive à laquelle l’auditoire fait un joli succès.

Le conférencier après avoir indiqué les multiples et diverses applications du coproh, qui, véritable Fregoli végétal se transforme indifféremment en huile, en beurre, en confiture, en gâteau, en savon, en essence de parfumerie, en papier d’emballage et même en tapis et en brosses pour les nettoyer, décrit la Nouvelle-Guinée, la patrie des oiseaux de paradis, puis il traite la question de Samoa et il indique combien était dangereux avant la guerre, l’infiltration germanique dans le Queensland et dans l’Australie du sud.

M. Chauvelot conclut sa remarquable conférence en indiquant ce qu’il adviendra des colonies allemandes.

Kia-Tchéou restera aux japonais avec les îlots de la Micronésie ; l’Australie gardera la Terre de l’Empereur Guillaume et l’archipel Bismarck.

Sous la dépendance de la Nouvelle-Zélande sera créé un Dominion of Pacific auquel seront rattachés Samoa et les archipels de la Polynésie et de la Micronésie.

Enfin la suprématie française sera reconnue aux Nouvelles-Hébrides.

La France du Nord, vendredi 9 février 1917. Archives départementales du Pas-de-Calais, PG 16/96.

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Vue en coupe d'un pont sous-marin.

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