Les Archives du Pas-de-Calais (Pas-de-Calais le Département) - Le 13 novembre 2018 - 01h47
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Le 29 octobre 1918 : "Le Nord aux gens du Nord"

Le 29 octobre 2018

Véritable pamphlet contre le gouvernement et tract de propagande régionaliste, incitant les commerçants et industriels du département à adhérer à la Ligue de défense du commerce et de l'industrie de la région du Nord, cet article du Télégramme témoigne de la fin de l'Union sacrée, proclamée aux lendemains de l'entrée en guerre, et de la réapparition des anciens clivages politiques.

Les valeurs conservatrices des petits commerçants

L'auteur, Alix Baccuez, secrétaire du comité d'initiative de la Ligue, prône des valeurs conservatrices républicaines. Après la mainmise allemande sur l'économie dans les régions occupées, se manifeste le besoin viscéral de retour à une liberté commerciale et industrielle perdue pendant la guerre. L'enchaînement des pillages, des réquisitions et du travail forcé s'est achevé par une destruction systématique du système de production à partir de 1917. Le libelliste exprime les craintes des petits négociants envers les ennemis politiques et commerciaux d'avant-guerre : les syndicalistes et les socialistes, qui préconisent la lutte des classes et la transformation de la société, ainsi que les grands industriels.

La méfiance envers le gouvernement

Il soupçonne le gouvernement de vouloir confier à la Confédération générale du travail le ravitaillement du département, dans un cadre collectiviste, avec monopole d'exploitation et baisse des prix imposée. Le gouvernement en place comprend majoritairement des personnalités aux idées opposées aux siennes : en particulier, le président du Conseil, Georges Clemenceau, radical-socialiste, promoteur du dirigisme d'État, le ministre de l'Agriculture et du Ravitaillement, Victor Boret, républicain socialiste, le ministre du Commerce et de l'Industrie Étienne Clémentel, radical-socialiste, et le sous-secrétaire d'État au Ravitaillement, Ernest Vilgrain, négociant, qui a généralisé le rationnement par la loi du 18 février 1918.

L'inquiétude vis à vis des grands patrons

Il se méfie également de la concurrence d'un certain nombre de commerçants et industriels des régions prospères, riches, ou même enrichis par la guerre, qui seront tentés de venir installer dans les régions envahies des usines ou des comptoirs analogues à ceux qui s'y trouvaient avant la guerre (Le Télégramme, 15 octobre 1918). Les moyens dont ils disposent sont sans commune mesure avec ceux des petites gens qu'il représente.

Le dirigisme d'État vécu comme une spoliation commerciale

L'éventualité évoquée est vécue comme une spoliation commerciale des victimes de l'invasion boche. Il propose, à l'opposé, de faciliter le retour des réfugiés et des évacués en assouplissant, pour les commerçants et les industriels, les règles strictes du code de rapatriement élaboré dès avril 1917, puis il invite ces derniers à se rassembler et, bien sûr, à adhérer à la Ligue afin qu'elle puisse faire pression sur les institutions.

Dans les faits, l'Association centrale pour la reprise de l'activité industrielle dans les régions envahies, composée de grands industriels, qui oeuvre depuis fin 1915 pour la reconstruction, est devenue mandataire de l'État à l'automne 1917. En outre, depuis le 16 novembre 1917, le ministère du Blocus et des Régions libérées a compétence dans ce domaine et s'appuie sur les préfets pour mener son action. L'Office de reconstitution agricole et l'Office de reconstitution industrielle, créés en 1917, apportent leur aide aux sinistrés. Le dirigisme d'État s'exerce notamment par le contrôle des prix, ce qui déplait fortement aux tenants du libre-échange.

Une initiative originale à Paris, les baraques Vilgrain

En mars 1919, à l'initiative d'Ernest Vilgrain, vont être créées des épiceries à prix contenus à Paris. Les "baraques Vilgrain", installées dans des cabanes militaires, proposent aux consommateurs des produits alimentaires de première nécessité, acheminés rapidement grâce à une intervention globale sur les marchés et le système des transports, à des prix inférieurs de 20 à 30 % aux prix du marché. Ce service, qui constitue une antithèse du marché libre, est plébiscité par la population affamée.

LE NORD AUX GENS DU NORD

Vers la spoliation commerciale. Commerçants et industriels, défendez-vous

Au nom du comité d'initiative de la Ligue de défense du commerce et de l'industrie de la région du Nord, et en qualité de secrétaire, je tiens tout d'abord à remercier le Télégramme pour la publication dans son numéro du 15 courant, d'un premier article sur "le Nord aux gens du Nord". Cet appel à la solidarité des commerçants et industriels de notre région nous a déjà valu de très nombreuses adhésions, que nous sommes heureux d'enregistrer.

Qu'on me permette de signaler aujourd'hui, un fait de nature à causer un préjudice considérable au commerce des régions envahies. Nous apprenons que le Gouvernement aurait l'intention de confier à des organismes de la Confédération générale du travail, le ravitaillement du département du Pas-de-Calais. Une coopération émanant, nous dit-on, d'un groupement collectiviste, se verrait concéder en fait un monopole d'exploitation, avec autorisation de fonder des succursales dans toutes les communes du département. Des camions et des automobilistes seraient mis à sa disposition pour assurer les transports. Un fonctionnaire sans aucune qualité commerciale serait déjà mis en congé en vue de diriger et d'exploiter cette affaire. Enfin, pour permettre de plus gros bénéfices, ou défier la concurrence, des prix de faveur seraient consentis par le Ravitaillement à cette coopérative.

Je crois pouvoir ajouter que des projets analogues seraient en voie de réalisation dans les autres départements envahis.

Nous élevons une protestation indignée contre ces procédés scandaleux envers de malheureuses victimes de l'invasion boche ; procédés dont la conséquence inévitable serait de déposséder effectivement, au profit d'organisations le plus souvent politiques, la majeure partie des commerçants des régions envahies : petits détaillants comme négociants, voyageurs et employés de commerce, en un mot, de consommer définitivement et sans espoir, la ruine de toute une catégorie d'excellents patriotes ; le plus souvent de pauvres gens, qui ont souffert mille misères pendant ces quatre années terribles, et ont vécu dans le rêve de revenir un jour au pays, pour y reprendre leurs petites occupations.

Une telle perspective nous semble intolérable, au premier chef. Nous nous devons contre le formidable privilège qu'on veut donner aux coopératives cégétistes, au détriment de professionnels modestes pour la plupart, qui, pendant de longues années, ont payé de lourdes patentes et contributions ! Sous prétexte que l'invasion a dévasté leurs maisons, ruiné leurs foyers, on les tiendrait ainsi à l'écart pendant que d'autres s'installeraient à leur place, et les dépouilleraient plus ou moins ostensiblement.

C'est déjà un contre-sens coupable que de réveiller peut-être les passions politiques dans une région où les partis, fondus au creuset de l'épreuve, se sont amalgamés en un magnifique bloc patriotique. En outre d'une ironie de mauvais goût, il y a dans les projets que nous signalons une injure gratuite à l'égard de nos compatriotes, dont on met en doute l'aptitude à réorganiser convenablement le ravitaillement de leur région.

Qu'on laisse donc les commerçants et industriels rentrer chez eux au plus tôt. Qu'on leur facilite dans une égale mesure les approvisionnements et les transports sous le contrôle des autorités. Ils ne réclament pas de faveurs. On verra vite si, mieux que quiconque, ils sont ou non capables d'assurer dans les plus équitables conditions, le relèvement économique et la vie matérielle de leur pays, que les Boches ont transformé en désert.

Pas de confusion. Ils ont le droit légitime de vouloir rentrer sans retard, et l'Administration a le devoir impérieux de leur venir en aide, et d'écarter de leur chemin les obstacles sournois.

Mais il ne suffit pas de protester, il faut agir et se grouper, car à l'heure actuelle, toute action isolée est le plus souvent vouée à l'échec. Que les commerçants et industriels qui se croient en mesure de rentrer dans leurs foyers, et d'y rendre des services immédiats, adressent au plus tôt leur demande motivée aux autorités civiles et militaires : c'est-à-dire aux préfets, sous-préfets et commandants d'armes. Que d'autre part, ils fassent parvenir au secrétariat de notre Ligue de défense, 4 rue Demarquay, en même temps que leur adhésion, une note indiquant le commerce qu'ils faisaient avant la guerre, et la localité (commune, canton et arrondissement) où ils l'exerçaient. Ceci pour nous permettre des statistiques régionales. Que, rentrés chez eux, ils se groupent par professions, en associations communales ou régionales, qui devront s'affilier à notre Ligue. Que chacune de ces associations délègue un de ses membres pour la représenter auprès des autorités et veiller à la répartition régulière des approvisionnements et des moyens de transport. Voilà, je pense, un moyen pratique de constituer rapidement les cadres d'une organisation rationnelle, sans qu'il soit besoin de recourir à des personnalités incompétentes, et de démobiliser aucun fonctionnaire.

Les événements qui se produisent font suffisamment ressortir la nécessité d'une Ligue de défense, non seulement dans la région du Nord, mais encore dans tous les départements touchés par l'invasion. Il ne faut pas se faire illusion ; bientôt d'autres questions seront soulevées automatiquement. Tel qui n'est pas visé aujourd'hui, sera peut-être touché demain. Malheur aux insouciants qui répugnent à l'effort solidaire, à l'orgueilleux qui se croit à l'abri. S'ils n'y prennent garde, d'autres événements se chargeront tôt ou tard de les rappeler durement aux réalités du moment.

ALIX BACCUEZ

Le Télégramme, mardi 29 octobre 1918.

Bibliographie

  • LE MANER Yves, La Grande guerre dans le Nord Pas de Calais (1914- 1918), Lille, Éditions La Voix, 2014, 437 p.
  • BUSSIÈRE Éric, WARLOUZET Laurent (dir.), BÉTHOUART Brunon, et al, Histoire des provinces françaises du Nord :  1914-2014, Arras, Artois Presse Université, tome 6, Collection histoire.

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Vue en coupe d'un pont sous-marin.

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