Les Archives du Pas-de-Calais (Pas-de-Calais le Département) - Le 27 mai 2018 - 21h50
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Le 30 janvier 1918 : la mise en culture des terres

Le 30 janvier 2018

Face à la pénurie des matières premières, il est primordial de relancer l’agriculture et d’optimiser le rendement des sols cultivables. C’est pourquoi, les terrains récemment reconquis doivent rapidement être remis en état pour permettre leur exploitation.

Dès 1916, les premières mesures en ce sens sont apparues, avec la création des comités agricoles. Au fils des mois et de l’aggravation de la crise agricole, l’activité parlementaire et gouvernementale s’est accélérée. Le 6 octobre 1916, les maires sont ainsi autorisés à réquisitionner les terrains laissés en friche pour les remettre en culture. L’année suivante, grâce à la loi du 6 août 1917, l’Office de reconstitution agricole (ORA) voit le jour. Son but est de faciliter la reprise agricole, grâce à la remise en état des sols. L’ORA doit coordonner les achats de matériel, de bétail, d’engrais, de semences, mais aussi récupérer et rendre utilisable le matériel agricole préexistant. L’ensemble est ensuite redistribué aux agriculteurs.

Bien que dépendant aussi de son ressort, le désobusage se déroule dans un premier temps sous contrôle militaire : des artificiers et des prisonniers sont spécialement enrôlés dans des sections de récupération de munitions.

L’arrêté préfectoral du 16 août 1919 va préciser l’organisation des services de la reconstitution dans le Pas-de-Calais. Deux blocs sont ainsi formés, les services administratifs et les services techniques. Le service de reconstitution agricole est rattaché aux services techniques et doit fournir, aux agriculteurs sinistrés, l’aide et les moyens d’actions nécessaires pour la reprise de la culture (main-d’œuvre, animaux, outillages, semences, etc.), de concert avec les sociétés tiers-mandataires de l’Office de reconstitution agricole, créées en décembre 1918. Le fonds de cet organisme est conservé aux archives départementales sous la cote 10 R 7

Enfin, la loi du 4 mai 1918, dite Compère-Morel, a accordé des primes exceptionnelles et des prêts sans intérêt aux agriculteurs désireux de remettre en culture des terres abandonnées.

En parallèle de toutes ces mesures administratives, un grand nombre d’initiatives individuelles ont également contribué au rétablissement de l’agriculture, par le biais d’entraide et de mutualisation des moyens, notamment au sein d’associations syndicales.

Mise en culture des terres

La remise en culture des terres est possible dans les plaines évacuées par l’ennemi dans l’intérieur aussi bien qu’au voisinage immédiat de l’ancien front ; mais il n’en est plus de même là où la lutte a été violente et le marmitage intense, car le sol a été retourné par les obus et n’est formé que d’une série d’entonnoirs qui se touchent et le rendent inexploitable. Il en est ainsi par exemple, sur l’ancien front de la Somme dans les villages de Serres, Puisieux, Gommecourt, Pozières, etc… ; aussi loin que porte la vue, on aperçoit un paysage chaotique, un terrain bouleversé incapable de produire et de fournir les denrées nécessaires à l’existence de la population qui voudrait réintégrer la région. Les villages eux-mêmes ont disparu dans la tourmente et on ne peut pas songer à réorganiser la vie agricole dans un pareil désert ; la seule utilisation possible réside dans le boisement. La nature, cependant, reprend peu à peu ses droits, et la végétation parasitaire change la physionomie des lieux, mais gare au voyageur qui chercherait à pénétrer plus en avant pour satisfaire une curiosité bien légitime : il ne tarderait pas à tomber dans un entonnoir de mine ou dans un cratère d’obus, ou à rencontrer sous ses pas des grenades ou des obus non éclatés qui l’exposeraient aux plus graves dangers.

Les terres cultivables peuvent être réparties en deux catégories bien distinctes, suivant qu’il s’agit de celles qui sont placées dans le voisinage de l’ancien front sur une profondeur de quelques kilomètres ou de celles situées à l’intérieur du pays reconquis. Il est possible de tirer parti des premières et beaucoup parmi elles ont été ensemencées en céréales, en betteraves et en fourrage ; quelques-unes travaillées tardivement, ont reçu des cultures de rutabaga, de sarrasin et de maïs-fourrage, ou ont été laissées en jachère en vue des prochaines semailles de blé. Les labours y ont été difficiles, surtout à l’emplacement des pistes de chevaux et des bivouacs, ces derniers très nombreux à un moment donné en raison des nécessités stratégiques. On ne pouvait pas songer naturellement à combler les tranchées et à enlever les réseaux de fil de fer, très denses à certains endroits ; il a fallu les contourner, de même que les emplacements de batterie, et perdre ainsi une certaine surface qui se couvre de mauvaises herbes, parmi lesquelles les chardons pullulent. L’abandon involontaire des terres a contribué à la propagation de ces plantes parasites dans toutes les cultures et ce ne sera pas là un des moindres désastres causés par la guerre. La lutte est impossible, puisque la main-d’œuvre fait défaut et les cultivateurs restent impuissants devant le fléau. Dans la zone de l’intérieur, les chardons se sont tellement multipliés sur certaines parcelles que celles-ci apparaissent à distance comme couvertes de luzernes luxuriantes attendant la faucheuse pour être coupées. Lorsqu’on a pu voir, comme nous, le soin qu’avant la guerre, le cultivateur apportait à l’entretien de ses récoltes, on ne s’étonne pas qu’il soit souvent nécessaire de le stimuler pour reconstituer son exploitation dans un milieu devenu si ingrat et presque improductif.

Dans l’intérieur du territoire reconquis, les terres cultivées par les habitants avant leur évacuation sont moins sales ; quelques-unes ont même été ensemencées à l’automne en colza et en céréales, parmi lesquelles l’escourgeon domine. Cela n’a pas été une de nos moindres besognes que d’en opérer la récolte avec une main-d’œuvre militaire insuffisante et souvent inexpérimentée.

Il n’est pas possible de rendre aux fermiers, dans la zone reconquise, les terres qu’ils exploitaient avant la guerre ; quelques-unes ont été retournées par les tranchées ou sont coupées par les réseaux de fil de fer, et il faut les abandonner momentanément ; d’autres sont occupées par les troupes qui y bivouaquent sous des tentes ou des abris provisoires, et il n’est pas permis d’en disposer avant qu’une nouvelle avance permettre aux armées de cantonner ailleurs. La surface remise en culture est donc réduite et il apparaît indispensable de former dans chaque village des associations syndicales pour la mise en valeur du sol en commun. Les labours, les ensemencements, les récoltes pourront se faire individuellement et la part de chacun sera proportionnelle au nombre d’hectares qu’il est susceptible de cultiver, que ces hectares proviennent de son ancienne culture ou de terres abandonnées momentanément. Étant donné l’intérêt que le cultivateur attache à la possession de son sol, il est parfois difficile de le convaincre ; mais on finit, cependant, par le persuader en lui montrant les avantages de la coopération et la nécessité de rendre fructueuse l’exploitation des terres abandonnées.

Les moyens de production font souvent défaut aux cultivateurs rapatriés dans leurs villages. Quelques-uns ont pu conserver un cheval et un certain nombre de têtes de bétail ; mais la plupart en sont complètement dépourvus et ils hésitent à reconstituer leur cheptel dans la crainte de ne rien trouver pour nourrir leurs animaux. À ceux qui en manquent, on fournira des chevaux et des vaches laitières sans bourse délier, puisque la valeur sera ultérieurement imputable sur l’indemnité des dommages de guerre. On a d’ores et déjà prévu que les animaux de trait seront insuffisants pour le travail des terres, et plusieurs batteries de tracteurs ont été affectés à la mise en culture des terres dans la région libérée.

Depuis plusieurs semaines, quarante tracteurs font des labours dans la zone voisine de l’ancien front. On ne pouvait pas songer au début à préparer les champs destinés à être ensemencés en blé d’automne dans une région où les cultivateurs attendent que leurs abris soient construits pour rentrer, le sol abandonné à lui-même pendant plusieurs mois se serait couvert de mauvaises herbes, et il eut fallu labourer à nouveau avant les semailles.

Mieux valait travailler à l’arrière toutes les terres, et elles étaient très nombreuses, qui avaient été abandonnées depuis les débuts de la guerre par suite de leur situation dans la zone dangereuse. C’est ce que nous avons fait. Plusieurs centaines d’hectares ont été ainsi remis en valeur et rendus à leurs exploitants qui ont pu les ensemencer tardivement ou les traiter en jachère. Le service de la Motoculture au ministère de l’Agriculture a déterminé le prix des labours par tracteurs ; mais rares étaient les cultivateurs qui étaient susceptibles de payer, car la plupart ont souffert de la guerre et sont dépourvus de ressources. Pour tourner la difficulté, le remboursement des frais est fait par le Département qui porte au compte d’indemnités de chacun la part des dépenses qui lui incombent. La même combinaison sera adoptée pour la zone de l’intérieur avec cette différence, toutefois, que le prix des labours pourra être remboursé par les associations syndicales faisant l’exploitation du sol en commun.

Avant de commencer les labours, il convient de prendre, au préalable, les précautions spéciales pour traiter les obus et engins explosifs non éclatés. Une équipe spéciale est désignée par l’armée anglaise pour faire ce travail ; mais si elle découvre les engins qui sont sur la surface des terres cultivables, elle est impuissante pour déceler ceux qui sont enfouis à une certaine profondeur. Il existe bien des appareils spéciaux capables de marquer l’emplacement de ces derniers ; ils ont malheureusement, le défaut d’être en nombre insuffisant et d’un maniement délicat. La nécessité qui s’impose de procéder rapidement à la reconstitution du territoire cultivable fait qu’on laboure quand même partout, après avoir comblé sommairement les trous d’obus pour faciliter le passage des tracteurs. On s’est exagéré, du reste, le danger que pouvaient faire courir les engins non éclatés, enterrés plus ou moins profondément ; la plupart ne sont pas touchés par la charrue. Il est cependant arrivé que les cultivateurs en ont rencontré en labourant leurs terres situées à proximité des anciennes lignes, sans qu’il en soit résulté pour eux aucun accident. Plus dangereuses sont les grenades, mais elles sont toujours superficielles et il suffit de parcourir les champs et d’en marquer l’emplacement avant le travail afin de les faire exploser, pour écarter tout danger d’accident.

Il existe un peu partout, dans les champs aussi bien que dans l’intérieur des agglomérations, des instruments de culture, les rouleaux sont généralement intacts, les herses se retrouvent dans les réseaux de fil de fer, les brabants sont souvent séparés de leur avant-train et toujours dépourvus de versoirs ; les faucheuses, moissonneuses et moissonneuses-lieuses forment des blocs informes absolument inutilisables. Les machines susceptibles d’être réparées sont transportées à Arras où fonctionne un atelier organisé à l’exemple de ceux établis dans la Somme et dans l’Oise et créés antérieurement dans la Meuse et la Meurthe-et-Moselle. L’organisation est excellente, mais il apparaît nécessaire d’augmenter son personnel pour pourvoir aux besoins ultérieurs de la culture. Pour satisfaire aux nécessités du moment, la direction des services agricoles du Pas-de-Calais dispose d’un certain nombre d’instruments neufs ou en bon état. D’autre part, la commission interdépartementale, instituée auprès du ministère de l’Agriculture, a passé des marchés pour la fourniture de charrues, herses, rouleaux, extirpateurs, faucheuses, moissonneuses et batteuses qui devront être livrés dans le plus bref délai et tenus à la disposition des préfets intéressés. De nombreux petits outils tels que : bêches, pioches, râteaux, binettes et fourches, sont mis à la disposition du service de la Reconstitution par "l’Aide agricole" qui les fait payer au cinquième de leur valeur.

À une époque où il est difficile, pour ne pas dire impossible de se procurer des engrais pour la fertilisation des terres, les fumiers produits apparaissent comme ayant une réelle importance ; aussi, faut-il remercier l’armée anglaise, et particulièrement les unités pourvues d’une assez nombreuse cavalerie, d’avoir consenti à rassembler ces résidus à l’entrée de chaque village. Ainsi s’élèvent partout des tas volumineux qu’on recouvre de terre pour éviter les déperditions d’éléments utiles, qui sont constitués en grande partie de déjections, la paille étant très rare. Nous ne parlons pas des feuillets construits très soigneusement et dont l’apport fertilisant n’est pas négligeable, étant donné la densité des troupes en certain point.

Il faut se louer, du reste, de l’aide précieuse fournie par l’armée britannique qui ne ménage pas son concours chaque fois qu’il est nécessaire d’effectuer les multiples travaux imposés par le service de la Reconstitution. Plusieurs équipes d’hommes choisis parmi les cultivateurs ont été constituées pour aider à l’exécution des récoltes et des battages.

Malpeaux
(Vie agricole et rurale)

L’Artois renaissant, jeudi 24 et mercredi 30 janvier 1918. Archives départementales du Pas-de-Calais, PF 92/2.

L'Europe s'engage

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Vue en coupe d'un pont sous-marin.

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