Les Archives du Pas-de-Calais (Pas-de-Calais le Département) - Le 26 mars 2019 - 09h39
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Le cas Léon Mopty-Paillet

Les archives du Pas-de-Calais conservent, sous la cote 11 R 857, un bien curieux corpus. Dans une liasse consacrée aux prisonniers du camp de Göttingen, on trouve effectivement un dossier sur un certain Léon Paillet, aussi identifié sous le nom de Léon Mopty, protagoniste ambigu et excentrique de l'histoire qui suit.

Dossier de renseignements sur Léon Mopty dit Paillet

Ce dossier résulte d’une enquête diligentée par le préfet Briens en septembre 1916, à la demande du ministre de l’Intérieur qui souhaitait obtenir de plus amples renseignements sur ce personnage déjà connu de la justice avant-guerre. Le contenu du dossier est très riche de par la typologie des documents qu’il renferme : photographies, livrets, rapports, journaux, correspondance, programmes de théâtre, etc. Toutes ces pièces nous racontent le parcours atypique d’un homme fantasque, digne personnage d’un roman d’aventures.

Qui est Léon Mopty ?

Léon Joseph [note 1] Mopty naît le 30 août 1882 à Auby (Nord), où ses parents sont épiciers. Après des études théologiques, il enseigne dans un établissement religieux de Dunkerque (grâce, dit-on, à l’un de ses oncles, curé en ville). Il renonce cependant à s’engager dans la vie ecclésiastique [note 2] et s’installe à Arras : le 3 décembre 1906, il y épouse la fille d’un maître tonnelier, Zélie Adélaïde Paillet [note 3] (1876-1961). Après avoir débuté à l’imprimerie Lanthier, il devient libraire-éditeur, par reprise de la maison Minart, rue des Trois-Visages [note 4] ; La Vie profonde, sa "librairie-bouquinerie-papeterie", située près de l’hôtel des Postes et face aux Galeries arrageoises, comprend un magasin de vente (avec salon de lecture et de correspondance) au 39 rue Gambetta et un entrepôt pour les expéditions au 32 rue Ronville. Domicilié en 1908 au 2 boulevard Faidherbe, il achète le 28 janvier 1909 [note 5] un immeuble 33, Grand-Place, où il exploite une imprimerie, en s’associant à Émile Lévin dès le 22 novembre 1910 [note 6], puis à un confrère d’Hesdin, François Mériaux ; il crée en outre, le 16 janvier 1910, un Journal mondain, théâtral, artistique, littéraire et Moniteur des sociétés locales, sous le titre de La Vie arrageoise. D’abord bimensuel, celui-ci devient hebdomadaire et rencontre dès 1911 un certain succès, ce qui permet à Léon Mopty de nouer des "collaborations d’élite" avec quelques célébrités locales.

Imprimeur, éditeur, gérant, mais aussi directeur de publication sous le pseudonyme de Paul Ardaens, Léon Mopty se brouille régulièrement avec ses associés respectifs, qu’il assigne en procès. Loin de se contenter des succès mondains de La Vie arrageoise, il s’engage dans d’autres combats. En février 1911, il donne une nouvelle impulsion à sa ligne éditoriale et se pose en défenseur du petit commerce. Pour porter ses idées (et sa candidature aux prochaines élections municipales), il fonde un nouvel organe miroir de La Vie arrageoise, La Vie artésienne.

Ses attaques répétées contre des journalistes ou des notables arrageois lui valent plusieurs condamnations pour diffamation de la part du tribunal correctionnel [note 7]. Mais rien n’arrête Léon Mopty. Fondateur de la "Ligue artésienne, pour la défense du petit commerce et de la petite industrie" [note 8], il parcourt en automobile la région pour donner des conférences en qualité de secrétaire général de la fédération [note 9], tout en poursuivant ses activités journalistiques, au moins jusqu’au 8 mars 1914 (date du dernier numéro connu de son journal). 

Léon Mopty entre en guerre

Réformé pour faiblesse de vue et aux poumons, Léon Mopty n’est pas mobilisé en 1914. Il met alors son véhicule et ses services à la disposition de la Croix-Rouge pour le transport de blessés et s’offre même comme volontaire pour aller les chercher sur les champs de bataille, en dépit de tous les dangers [note 10]. Le préfet Briens rend lui-même témoignage à son dévouement très remarqué, et précise l’avoir chargé un jour de porter à certaines mairies voisines de l’ennemi des plis administratifs urgents [note 11].

Peu de temps après, il est abordé par le commissaire spécial Fernand Etlicher, chef du service du contre-espionnage à la direction de la Sûreté générale, qui le recrute pour sa connaissance de la langue allemande. Sous le nom de code "n° 53", Mopty livre de précieux renseignements sur les opérations ennemies. Dans une lettre adressée à son père, Mme Mopty relate l’arrestation de son époux en octobre 1914, au sein des lignes ennemies, dans les environs de Beaurains. Condamné à mort, il aurait été enfermé dans une grange avec un autre agent français, Guth, jusqu’à leur exécution. Mais un obus ayant détruit une partie du bâtiment, il serait seul parvenu à s’échapper, avant d’être repris le lendemain et d’être déporté au camp de prisonniers de Göttingen. Dans son rapport, le commissaire central ajoute que, si cette version s’avère exacte, on peut en déduire qu’ayant été condamné la première fois sous le nom de Mopty, il aurait donné celui de Paillet lors de sa seconde arrestation, afin d’éviter la peine capitale.

Le meneur de Göttingen

À Göttingen, le désormais dénommé Paillet entre en scène et fait de nouveau parler de lui. Il se présente comme avocat spécialisé dans la défense des petits commerces. S’attirant les faveurs du colonel du camp Bogen et du professeur Carl Stange, docteur en théologie très présent dans le camp, il crée une bibliothèque de prêt pour les prisonniers du camp, monte un orchestre, une chorale "le Gounod" et organise régulièrement des représentations théâtrales avec la troupe "le Rayon de soleil". Dans un courrier adressé au préfet du Pas-de-Calais, il expose ses motivations [note 12] :

Dès le début de ma captivité, j’ai été frappé des ravages sans nombre occasionnés par l’inactivité forcée dans laquelle les prisonniers vivent forcément. […] Cela ne pouvait durer. Mes compagnons n’auraient été à la fin de leur captivité que des loques humaines. Ce n’est pas de ces éléments atrophiés dont la France aura besoin demain. Je résolus de réagir énergiquement.

Fidèle à son activité première, il publie le 14 février 1915 le premier journal de prisonniers de guerre édité en Allemagne, un hebdomadaire, le Camp de Göttingen, dont il est jusqu’en mai 1916 le rédacteur en chef, sous le contrôle du professeur Stange. Profitant de la notoriété qu’il en retire, il crée une caisse de secours et de prêt, ainsi qu’un bureau de recherches pour les disparus [note 13].

Durant sa captivité, il envoie plusieurs courriers au préfet, lui demandant d’adoucir un peu le chagrin de [s]a chère femme et de [s]es chers enfants, réfugiés au Portel [note 14], et d’intervenir en sa faveur. En effet, selon les dispositions de la convention de Genève de 1906, en sa qualité de civil aidant au transport des blessés, il bénéficie d’une protection particulière et ne peut être considéré comme prisonnier de guerre.

La fragilité de son état de santé et ses rapports privilégiés avec le commandant du camp finissent par payer : en mai 1916, il écrit une lettre de remerciements au préfet depuis l’Hotel Post de Reckingen en Suisse et est envoyé à Lausanne quelques semaines plus tard (38 boulevard de Grancy, puis 20 avenue Bergières).

L’hybris de M. Paillet

L’histoire aurait pu s’arrêter là. Mais c’était sans compter le caractère excessif de Mopty (qui se présente désormais toujours sous le patronyme de Paillet). De son refuge suisse, il continue d’adresser des suppliques au préfet [note 15:

Voulant garder mon honneur intact, honneur sans lequel ma vie ne pourrait se refaire, il m’a semblé qu’une citation ou tel autre témoignage rendu à ma conduite pouvait m’être accordée.

Remuant ciel et terre, Mopty-Paillet rassemble plusieurs témoignages élogieux en sa faveur et les envoie au préfet pour qu’il appuie sa demande de reconnaissance. Loin de l’aider à atteindre son but, son obstination acharnée finit par se retourner contre lui. Alors qu’il souhaite publier un journal des internés depuis sa retraite suisse, les autorités françaises commencent à s’intéresser à son cas.
Le 14 septembre 1916, le ministre de l’Intérieur, ayant eu vent de ce gênant requérant, envoie au préfet le courrier suivant :

Je vous serais obligé de vouloir bien me transmettre les renseignements qu’il vous aura été possible de recueillir sur le compte de M. Léon Paillet, avocat à Arras.
Interné civil au camp de Göttingen dès le début de la guerre, et depuis peu en Suisse, M. Paillet aurait donné lieu à certaines remarques défavorables au point de vue national. 

Il est en effet reproché à Paillet d’afficher une certaine germanophilie. Cette tendance avait déjà été pointée du doigt dans le Camp de Göttingen [note 16], qu’il faisait parvenir avec fierté à quelques connaissances arrageoises. L’amitié qu’il entretenait avec les autorités allemandes du camp pour adoucir le sort de ses compagnons d’infortune aurait certes pu expliquer ses flagorneries et être considérée comme circonstance atténuante. Mais, crime plus grave, on lui reproche d’envisager de poursuivre cette propagande alors même qu’il se trouve en terrain neutre en Suisse, par une participation à la création d’un journal des internés, sans doute L’interné, organe collectif d’œuvres de prisonniers de guerre publié par l’Entr’aide intellectuelle des prisonniers (Lausanne, 1er numéro –seul paru ? – du 1er octobre 1916) [note 17].

Le dossier de Léon Mopty-Paillet s’achève ici. Nos recherches ne nous ont rien appris de plus. Le 20 juillet 1918, partant de Montreux, Mopty est finalement rapatrié en France. Toujours qualifié de journaliste, il est domicilié à Évian-les-Bains (villa Ducret) ; endetté par ses investissements des années 1910, il vend sa propriété de la Grand Place et ses droits à indemnisation pour dommages de guerre à Jeanne Morel, veuve Polfliet, le 24 décembre 1921 [note 18]. Il s’installe ultérieurement en région parisienne et meurt à l’hôpital Broussais le 26 octobre 1941, à l’âge de 59 ans, alors qu’il exerce la profession de correcteur clicheur, domicilié 104 route de Châtillon à Malakoff. Il laisse quatre enfants ("Nécrologie", La Croix du 19 novembre 1941), dont le cadet, Pierre (1913-1986), vicaire à Évian pendant la Seconde Guerre mondiale, a été reconnu en 1989 comme Juste parmi les Nations pour son implication dans un réseau de passeurs de Juifs en Suisse, par le lac Léman.

 

Notes

[note 1] Un troisième prénom, "Alexandre", n’apparaît pas sur les actes d’état civil, mais seulement sur les dossiers d’après-guerre (dommages de guerre et acte de vente).

[note 2] Il garde cependant des liens étroits avec les milieux catholiques et sera qualifié de "clérical militant" par le commissaire central dans son rapport du 24 septembre 1916 ; il apparaît ainsi dans les Annales de la jeunesse catholique, organe de l'Association catholique de la jeunesse française, du 1er novembre 1906, comme "un camarade d’Auby-lès-Douai", auteur d’un discours à Ayette le 26 août, lors d’une réunion des groupes de la région. Sa librairie diffuse Le Sillon, et le curé de Saint-Josse-au-Val, à Montreuil-sur-Mer, Siméon Fourcy, l’un des initiateurs des jardins ouvriers dans le département, est l’un de ses créanciers en 1913 (Archives départementales du Pas-de-Calais, 4 E 18/1392, acte du 27 mai 1913).

[note 3] Née à Arras le 27 octobre 1876, fille de Pierre Antoine Joseph Paillet, maître tonnelier né à Metz-en-Couture, domicilié 11 rue de la Taillerie, et d’Adélaïde Louise Vauglet, demeurant à Arras. Décédée à Sallanches, Haute-Savoie, le 8 avril 1961 [mention marginale dite enregistrée en 1960] : http://archivesenligne.pasdecalais.fr/ark:/64297/18cd44be8c8795f358fa2922b9d10cee

[note 4] Les archives départementales du Pas-de-Calais en conservent un prospectus, en BHC 261/10.

[note 5] Archives départementales du Pas-de-Calais, 4 E 18/1373, acte passé devant Me Paul-Alphonse Despinoy (vente pour 18 500 francs).

[note 6] Archives départementales du Pas-de-Calais, 3 Q 3/2364 : acte sous signatures privées enregistré le 23 novembre 1910 (vente pour 28 000 francs).

[note 7] Affaires Bouvry et Huyghe, gérant et rédacteur en chef de L’Avenir ; Segaud, membre de la Chambre de commerce ; Dreux, candidat au tribunal de commerce.

[note 8] Et rédacteur en chef de L’Émancipation. Organe officiel de la fédération des groupes commerciaux et industriels du Pas-de-Calais, 1913-1914 (dont le Lensois Victor Roy est l’administrateur, en tant que président de la fédération ; journal imprimé à Avion).

[note 9] Pauvre Paillard ! ou la suite d’un crime horrible. Chanson rosse, publiée comme supplément à La vie arrageoise du 22 décembre 1912, comme "souvenir des élections consulaires du 15 décembre 1912 au tribunal de commerce", vante l’action de son "porte-drapeau", Léon Mopty, pour faire battre les candidats Dreux et Paillard : La morale de cette histoire, // C’est que des dernièr’s élections, // Apparaît de façon notoire, // La force de la Fédération. // En avant, Commerçants, mes frères, // Tenons-nous la main dans la main ; // Y’a déjà deux ennemis par terre, // Et d’autres auront leur tour demain. // Y’a déjà deux ennemis par terre, // Et d’autres auront leur tour demain (Archives départementales du Pas-de-Calais, BHC 1041/12).

[note 10] "La dernière lettre", le poème qu’il a composé et lu pour l’inauguration de la maison du prisonnier du camp de Göttingen, le 15 avril 1915, rappelle ses moments : C’était le vingt-sept août dernier. J’appartenais // À la Croix-Rouge automobile et me trouvais // Dans les champs du Transloy, tout proches de Bapaume. […] // Un calme solennel descendait sur les choses. // Pourtant, le ciel avait d’étranges teintes roses, // Car l’incendie, au loin, sinistre, rougeoyait ; // Et Sailly-Saïsel, à l’horizon, brûlait (Archives départementales du Pas-de-Calais, 11 R 857).

[note 11] Minute de sa réponse au ministère de l’Intérieur, dans le cadre de l’enquête de septembre 1916.

[note 12] Lettre du 2 juin 1915. Archives départementales du Pas-de-Calais, 11 R 857.

[note 13] Voir les louanges du professeur Carl Stange, dans Le camp de Göttigen, Leipzig, s.d., p. 15 ("Bibliothèque du prisonnier de guerre publiée par la société d’études", n° 1) : Le développement si rapide des œuvres françaises eut aussi pour cause le dévouement inlassable et l’énergie extraordinaire qu’un avocat d’Arras, M. Léon Paillet, […] n’a cessé de prodiguer pour le bien de ses camarades. La baraque qu’il habite, la "Maison Paillet" fut, à un moment donné, le centre du travail social effectué dans le camp. Un avocat belge de ses amis habitait avec lui la petite chambre de la baraque 37, particulièrement ben aménagée. La grande chambre fut transformée en bureau. On y installa également la bibliothèque française gratuite […]. 

[note 14] Lettre du 25 octobre 1914. Archives départementales du Pas-de-Calais, 11 R 857.

[note 15] Lettre du 21 août 1916. Archives départementales du Pas-de-Calais, 11 R 857.

[note 16] Critiques y compris de ses camarades, comme en témoigne le professeur Stange (Le camp de Göttingen, op. cit., p. 12) ; parlant du premier numéro du journal, il ajoute : Comme il fallait s’y attendre, une partie des prisonniers lui opposa une résistance énergique. On protesta vivement. Nous avons reproduit nous-mêmes les protestations dans le journal, puis nous ne nous en sommes plus occupés. Le nombre des prisonniers qui s’aperçut que la crainte d’un dessein secret n’était pas fondée, s’accrut peu à peu. 

[note 17] Archives départementales du Pas-de-Calais, 11 R 857.

[note 18] Archives départementales du Pas-de-Calais, 4 E 18/1413 : acte de vente, passé devant Me Despinoy, de "l’immeuble dans son état actuel" pour 35 000 francs et, pour pareille somme, de l’indemnité de dommages de guerre ; validation par le tribunal civil d’Arras (Journal officiel. Lois et décrets, 24 février 1922). Pour les dommages de guerre, voir les dossiers 2092 et 3260 de la commission cantonale d’Arras Nord n° 1, en 10 R 12/513 et 540 (13 janvier et 9 février 1922).

 

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