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Déclaration du groupe parlementaire socialiste

Publié le 29 juillet 2014

La tension internationale devient d’heure en heure plus alarmante à partir du 25 juillet, devant l’enchaînement des décisions prises par les principales grandes puissances européennes : les propositions britanniques de conférence internationale échouent ; après avoir mobilisé huit corps d’armée, l’Autriche-Hongrie déclare la guerre à la Serbie ; le 29 au matin, le tsar Nicolas II annonce la mobilisation générale, se contente dans la journée d’une mobilisation partielle –qui redevient générale dès le lendemain ; et l’Allemagne refuse une proposition d’arbitrage par le tribunal international de La Haye.

Rentré à Paris le 27 juillet au matin, Jean Jaurès rédige le manifeste de la commission administrative permanente de la SFIO, publié dans L’Humanité du lendemain et qui demande au gouvernement français « de s’employer à faire prévaloir une politique de médiation », en particulier vis-à-vis de la Russie ; dans ses éditoriaux, il multiplie de même les appels au sang-froid, tout en obtenant la réunion le 29 à Bruxelles du Bureau socialiste international. Le même jour, L’Humanité a reproduit en première page une "Déclaration du groupe socialiste au Parlement" : dénonçant le germanisme impérialiste le plus agressif, […] qui verra un jour se retourner contre lui l’abus qu’il fait de la force brutale, celui-ci refuse que la France ne soit entraînée par la Russie à un conflit dont la Serbie serait l’enjeu, alors que depuis quarante ans elle a subordonné sa revendication sur l’Alsace-Lorraine aux intérêts suprêmes de la paix : la France seule peut disposer de la France, et elle doit garder sa liberté d’action, malgré tous les traités secrets pouvant exister.

Dans son éditorial de L’Éclaireur socialiste-républicain du 2 août (mais visiblement antérieur de plusieurs jours), le député socialiste Raoul Briquet soutient avec force cette déclaration, qu’il a par ailleurs signée. Avocat à Lens, spécialiste du droit ouvrier et conseiller juridique pour le syndicat des mineurs, il est conseiller général du canton de Vimy et député de la première circonscription d’Arras depuis 1910. Lors de la discussion sur la loi de trois ans, le 19 mai 1913, il a proposé de réduire à vingt mois la durée du service dans l’armée active, mais en améliorant l’instruction militaire ; modéré, il a voté néanmoins contre la loi, comme l’ensemble du groupe socialiste. Son article dans Le Réveil du Nord du 25 juillet 1914, défavorable à la grève générale en cas de mobilisation, déclenche la colère des anarcho-syndicalistes de L’Avant-garde contre ses tartufferies : Qu’avons-nous à défendre nous, travailleurs qui ne possédant [sic] pour toutes ressources que nos bras ? Rien !… Que les bourgeois aillent défendre leur patrimoine contre le spectre de l’invasion, cela nous paraît encore naturel. Mais nous, humbles travailleurs, notre situation est toute différente. […] Plus que jamais nous n’avons qu’un seul cri : Tout pour la paix et guerre à la Guerre ! [Émile Beudot, "Le syndicalisme et la guerre"].

S’opposant ici aux manifestations de rue pour la paix, Raoul Briquet prône la confiance des socialistes envers le gouvernement, dans une sorte d’Union sacrée avant la lettre.

La situation extérieure et le devoir socialiste

Le meurtre de l’archiduc héritier d’Autriche-Hongrie a des conséquences qu’il n’était pas difficile de prévoir mais dont les plus pessimistes n’auraient pas cru qu’elles dussent être si prochaines.

L’Autriche-Hongrie a réclamé à la Serbie les garanties nécessaires contre les menées croates qui menacent son unité fédérative, si précaire. C’était son droit. Mais elle l’a fait, dans des termes tels que si la Serbie y souscrivait purement et simplement, elle sacrifierait toute dignité nationale et renoncerait à toute autonomie. La Serbie, après tout, aurait pu légitimement dire à l’Autriche-Hongrie : Avant de dénoncer les complots serbes contre vous, commencez donc par faire régner la justice et à supprimer le régime de terreur que vous avez établi en Bosnie-Herzégovine !

La Serbie néanmoins s’est montrée conciliante. Elle a donné à presque toutes les questions de l’ultimatum autrichien une réponse affirmative. Mais, sur quelques points elle a résisté. Il n’en faut pas plus pour que, fidèle à ses traditions de brutalité, la vieille dynastie de "proie" des Habsbourg, encouragée par les haines ethniques de ses sujets magyars et teutons contre le slave, ennemi héréditaire, déclare la guerre à la petite et vaillante Serbie.

Il est à redouter que le conflit ne puisse être localisé. Par une amère ironie des choses, les combinaisons laborieusement élaborées par la diplomatie pour le maintien de la paix européenne, menacent d’entraîner l’Europe dans une guerre universelle.

Si l’Autriche porte atteinte à l’intégrité du territoire et à l’indépendance politique de la Serbie, c’est la question d’Orient qui s’ouvre à nouveau, un an à peine après les guerres atroces qui ensanglantèrent la Turquie d’Europe ; c’est pour la Russie, la nécessité impérieuse d’intervenir et de crier à l’Autriche : Halte-là, ou ce qui serait plus grave encore Part à deux.

C’est pour l’Allemagne et son kaiser, sinon une obligation de seconder leur alliée du moins la tentation de participer à la mêlée et à la curée.

C’est pour l’Angleterre et pour la France, l’obligation de ne pas laisser, par l’écrasement de la Russie, anéantir la Triple Entente, contrepoids nécessaire de la Triple Alliance. En un mot c’est, en plein XXe siècle, en pleine civilisation et démocratie, la conflagration générale des peuples se ruant les uns contre les autres dans une guerre auprès de laquelle ses devancières n’auront été jeux d’enfants.

Telle est la sombre et redoutable aventure dans laquelle peuvent, du jour au lendemain, se trouver entraînées la France et la République.

Pour le Parti socialiste, l’heure est particulièrement grave. Elle est d’autant plus grave que l’agression ne venant pas de la France, le rôle du Parti socialiste se trouve nécessairement limité. Il lui appartient de faire appel aux sentiments de solidarité internationale des prolétariats étrangers. Il lui appartient aussi de veiller à ce que chez nous-mêmes, le sentiment patriotique ne dégénère pas sous l’action des partis de réaction, en un sentiment de chauvinisme agressif. Et c’est, pour lui, un noble devoir de garder tout son sang-froid afin d’aboutir à ce que le même sang-froid continue à présider aux délibérations gouvernementales.

Le groupe parlementaire socialiste a eu raison d’appeler l’attention du Gouvernement sur la convocation éventuelle du Parlement. Il a légitimement condamné le système de diplomatie occulte qui amène les peuples d’Europe au bord du précipice sans qu’ils aient pu en mesurer le chemin. Il a bien fait de dire que la France était maîtresse de ses destinées, et que c’était au Parlement seul qu’appartenait le droit de décréter la paix ou la guerre.

Mais le devoir du Parti socialiste ne s’arrête pas à faire ces déclarations. Pour que son action pacifique puisse être efficace, pour qu’il puisse jouer dans la politique de l’heure présente son rôle pondérateur, il importe qu’il donne au pays et à l’Europe l’impression qu’il est vraiment un grand parti "national".

Ce n’est pas l’heure de manifester dans la rue pour la paix puisque le Gouvernement français ne songe pas à la guerre, puisque la France n’a aucune volonté d’agression. Ce qu’il faut, c’est, avec tous les bons Français, faire confiance à ceux qui ont la responsabilité du pouvoir. C’est donner à l’étranger la sensation que la France est unanime, car plus la France sera unanime, non seulement plus forte elle sera pour résister à l’attaque étrangère, mais plus efficace aussi sera son action pour le maintien de la paix.

Raoul BRIQUET, Député du Pas-de-Calais

L’Éclaireur socialiste-républicain, 2 août 2914 [Archives départementales du Pas-de-Calais, PG 29].

Sources

L'Europe s'engage

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Vue en coupe d'un pont sous-marin.

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