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La révélation du "gâchis militaire"

Publié le 13 juillet 2014

Le 13 juillet 1914, débute au Sénat la discussion sur le projet de loi voté le 9 par la Chambre des députés, autorisant des dépenses extraordinaires pour la défense nationale – projet critiqué avec force par Jean Jaurès. Le rapporteur de la commission de l’armée, le sénateur de la Meuse Charles Humbert (1866-1927), de centre-droit, procède alors à un réquisitoire implacable contre l’état d’impréparation militaire dans lequel se trouve la France.

Ancien capitaine et officier d’ordonnance du général André au début du XXe siècle, Humbert s’est tourné vers le journalisme, au Matin, puis au Journal ; les livres qu’il a publiés à partir de 1907 dénoncent régulièrement l’incurie de l’administration de la Guerre. Le 13 juillet, il proteste, en premier lieu, contre l’attitude de l’état-major général, qui n’a cessé depuis plusieurs années de refuser son concours aux demandes d’information du Sénat sur les dépenses militaires, masquant par la nécessité du secret le néant et l’inertie, l’inexistence des moyens d’action indispensables en temps de guerre, et l’omission, pour ainsi dire systématique de tout effort destiné à constituer ces moyens. Face à la modernisation des armées allemandes, la France n’a pas su adopter l’obusier léger et le canon de 105, pourtant expérimentés dès février 1912 à Calais ; pratiques et matériels datent des lendemains de la guerre de 1870, et l’on s’en rapporte au débrouillez-vous traditionnel pour fournir à notre armée quantité de choses qui lui seraient absolument indispensables, qu’il s’agisse d’essence ou de farines. À la question de l’uniforme, Humbert ajoute celles des chaussures (si demain nous avions la guerre, nos fantassins partiraient avec une paire de chaussures aux pieds et une demi paire dans le sac, constituée par des godillots confectionnés il y a trente ans et reconnus inutilisables) ou des ustensiles de campement : l’allègement du fantassin, à l’étude depuis dix-neuf ans, y est toujours. Des commissions, sous-commissions, délégations de commissions, sections techniques et autres s’occupent de la question avec une telle activité qu’il ne faudra certainement pas plus de dix-neuf autres années pour qu’elle soit résolue.

Il renvoie dès lors chacun à ses responsabilités : Instabilité ministérielle, organisation vicieuse des services de l’administration centrale, répugnance pour les responsabilités, impossibilité de tout contrôle sérieux venant du dehors, voilà les véritables raisons de la situation où nous sommes.

Ce constat, Jean Jaurès le reprend à son compte : en rappelant que ce scandale est rien moins qu’une révélation, il en fait un argument supplémentaire contre la loi de trois ans, tout ensemble la manifestation suprême et la couverture de la routine de l’armée française. Le même état-major qui a laissé nos places sans approvisionnements, sans moyens d’action, sans communications, n’a trouvé d’autre procédé, pour faire équilibre aux forces allemandes, que d’entasser année de caserne sur année de caserne. Et voter des crédits supplémentaires ne suffira pas : Ce ne sont pas les millions qui ont manqué : ce sont les idées et les cerveaux ; c’est l’esprit républicain et novateur ; c’est la force de la démocratie et de la science. ("Leur œuvre", L’Humanité, 15 juillet 1914).

Lorsque la discussion reprend au Sénat, le 14 juillet après-midi, face aux critiques de Clemenceau, le ministre de la Guerre Adolphe Messimy et le président du Conseil René Viviani doivent reconnaître la véracité des révélations de Humbert – rejetant pour une large part la responsabilité sur les coupes budgétaires imposées par les gouvernements successifs. Ils obtiennent le vote des dépenses demandées, mais doivent accepter que la commission de l’armée, au Sénat, et la sous-commission de contrôle militaire du budget à la Chambre (avec la participation de Jaurès), enquêtent respectivement sur la situation du matériel de guerre, et sur l’emploi des crédits affectés à la défense nationale.

Et tandis que les journaux d’opposition de droite (tels l’Écho de Montreuil – du 19 juillet – ou le Journal de Béthune du 26) accusent de cette situation les radicaux – et Clemenceau, au premier chef –, Le Grand Soir des anarchistes peut conclure : Allez donc maintenant mourir gaîment pour la patrie, quand vous savez qu’il n’y a rien de prêt pour la guerre, que du haut en bas de la hiérarchie militaire, ce n’est qu’incurie, gabegie, routine et gaspillage. Grand dieu ! Quel débâcle le jour de gloire. […] Maintenant que vous êtes éclairés, si le cœur vous en dit, partez en guerre et criez : vive l’armée ! Mais pour moi, voyez-vous, je vous le dis nettement tel que je le pense : la France est foutue, les patriotes l’ont tué. ("La France est foutue", article signé Souvarine, 2 août 1914).

L’enquête sur le matériel de guerre

Hier a eu lieu, ainsi qu’on le sait déjà, la réunion en commun des délégations de la sous-commission du budget et de la commission de l’armée chargées de l’enquête sur le matériel de guerre.

La réunion a entendu M. Galley, sous-directeur de l’intendance, remplaçant M. Defay, directeur absent. La discussion a porté essentiellement sur la question de l’approvisionnement des troupes en chaussures et plus particulièrement sur celle de la chaussure de repos visée par M. Humbert dans son discours au Sénat.

La sous-commission a constaté qu’une très grande imprécision règne dans les différents corps sur la quantité de chaussures attribuées à la mobilisation. C’est ainsi que certaines unités peuvent avoir jusqu’à quatre paires de chaussures par homme et d’autres deux seulement.

La discussion a fait apparaître également que le chiffre de deux millions de chaussures inutilisables à la mobilisation, cité par M. Ch. Humbert, semble exagéré, mais la sous-commission a été frappée du fait que 950 000 paires de chaussures qui auraient pu être entretenues avec une dépense minime de 285 000 frs ne l’ont pas été.

En fin de séance, M. Jaurès a effleuré la question de l’approvisionnement en vivres des villes fortifiées.

La sous-commission continuera aujourd’hui à entendre l’intendant Galley.

Le Mémorial artésien, samedi 25 juillet 1914

Bibliographie

Michel Maigret, "De la caserne au conseil de guerre : le capitaine Humbert", Mémoires de l’Académie Stanislas de Nancy, t. XVIII, 2004, p. 443-454

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Vue en coupe d'un pont sous-marin.

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