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On a tué Jaurès !

Publié le 31 juillet 2014

Une de L'Humanité du 1er août 1914 annonçant l'assassinat de Jaurès.

La réunion à Bruxelles du Bureau socialiste international le 29 juillet 1914, ainsi que le meeting au Cirque royal qui s’ensuit, permettent à Jean Jaurès de garder espoir en la paix : les acclamations de milliers de Bruxellois de toutes classes, le manifeste publié le lendemain par le BSI, mais aussi l’annonce de l’organisation du congrès de la IInde Internationale à Paris dès le 9 août, renforcent sa confiance. Celle-ci s’exprime dans "L’oscillation au bord de l’abîme", un article paru dans La Dépêche du 30 : les forces de paix et de civilisation grandiront dans l’épreuve, qu’elles réussissent ou qu’elles échouent à éviter la guerre, car les hommes auront le sentiment qu’ils ne peuvent échapper à la destruction totale qu’en assurant la vie des peuples sur des bases nouvelles, sur la démocratie, la justice, la concorde et l’arbitrage.

À son retour à Paris, le 30 en fin d’après-midi, Jaurès se rend avec une délégation du parti auprès du président du Conseil René Viviani, qui se veut rassurant ; il obtient du secrétaire général de la CGT, Léon Jouhaux, le report au 9 août d’une manifestation contre la guerre prévue le 2, puis écrit l’éditorial de L’Humanité, prônant à nouveau un sang-froid nécessaire contre la menace de guerre : Le péril est grand, mais il n’est pas invincible si nous gardons la clarté de l’esprit, la fermeté du vouloir, si nous savons avoir à la fois l’héroïsme de la patience et l’héroïsme de l’action. La vue nette du devoir nous donnera la force de le remplir.

Le 31, toutefois, à la Chambre comme au Quai d’Orsay, où il est reçu avec quelques députés SFIO par le sous-secrétaire d’État Abel Ferry, Jaurès se rend compte de la faiblesse du gouvernement, qui n’a rien fait pour arrêter la Russie, puis apprend que les socialistes allemands ont accepté la mobilisation générale. Il décide en conséquence d’en appeler à l’opinion publique, par le biais d’un "article décisif" qui dénoncerait les causes réelles de la crise. Il espère encore dans la médiation britannique, voire dans une intervention du président des États-Unis. Mais il est aussi conscient que la paix et les valeurs qui la rendent possible doivent être défendues, y compris par la guerre.

Le climat de haine, entretenu contre lui depuis de longues années par les polémiques des nationalistes, ne va pas lui permettre d’agir sur les événements. À 21 heures 40, alors qu’il dîne au café du Croissant avec quelques collaborateurs, assis dos à une fenêtre entrouverte, il est tué de deux balles de revolver tirées depuis la rue par Raoul Villain, le fils d’un greffier au tribunal de Reims, convaincu que Jaurès a trahi son pays en menant sa campagne contre la loi de trois ans.

La nouvelle se diffuse dans le Pas-de-Calais en même temps que l’ordre de mobilisation générale, voire après lui.

Samedi, 1er août.

[…]

Midi. Le drapeau est mis en berne à la mairie à cause de la mort de Jaurès. Les femmes assemblées ont cru que c’était l’annonce de la déclaration de guerre ; des larmes ont commencé à couler. Non, ce n’est pas encore la guerre ; mais je n’ose plus espérer devant les événements qui se précipitent, si rapidement, si brutalement.

Quatre heures. Mobilisation générale décrétée.

Madeleine Bracq, En Artois juillet-octobre 1914, Tours, s.d., p. 9.

À de rares exceptions près, les militants et dirigeants socialistes mais aussi de la CGT renoncent dès lors aux manifestations (ainsi, à Harnes, le 2 août) comme à la grève générale, permettant au gouvernement de ne faire appliquer que de manière exceptionnelle les mesures liées au carnet B. Les deux articles, publiés en page 3 de L’Éclaireur socialiste-républicain du 2 août par Georges Barthélemy (sans aucun doute parce que rédigés tardivement, en fonction des événements), témoignent de cette évolution : un hommage à Jean Jaurès, l’admirable apôtre de la paix, le chef éminent, aimé et respecté du prolétariat français ; un appel adressé aux camarades de toutes les corporations à garder leur calme et leur confiance dans la diplomatie, mais aussi, si nécessaire, à faire leur devoir pour la Patrie et la sauvegarde du territoire.

Jaurès est mort

Un épouvantable crime vient de plonger la France républicaine et socialiste dans une poignante douleur.

Jaurès, l’admirable apôtre de la paix, le chef éminent, aimé et respecté du prolétariat français est tombé, hier, en pleine rue, frappé par le revolver d’un fanatique.

Nous nous refusons devant la tristesse qui nous accable à commenter aujourd’hui l’ignominieux attentat qui ravit à la vaillante famille ouvrière son défenseur le plus éminent.

Jaurès n’est plus.

Une des plus grandes figures du Parlement français et de l’Internationale ouvrière disparaît.

Le grand tribun dort de son dernier sommeil et sa fin brutale sera ressentie douloureusement dans le cœur de tous ceux qui savaient apprécier l’admirable talent, la générosité, l’ardente foi, qui personnifiaient Jaurès.

Sa mort tragique ajoute l’auréole du martyr à cinquante-quatre années d’un labeur inlassable, d’une activité incroyable, uniquement consacrés au magnifique idéal que se faisait Jaurès d’une République meilleure épanouie jusqu’au socialisme.

Le Parti socialiste français et l’Internationale ouvrière ont perdu le 31 juillet 1914 leur représentant le plus éminent.

À l’heure tragique où l’affreuse nouvelle de son assassinat est connue de l’Europe en armes, nous nous inclinons douloureusement devant la dépouille mortelle du citoyen Jaurès et nous nous associons au prolétariat français tout entier pour pleurer celui qui n’est plus.

Georges BARTHÉLEMY

Pour la patrie

Il serait puéril de se le cacher : nous vivons depuis trois jours dans l’attente d’une guerre rendue presque inévitable à l’heure même où nous écrivons ces lignes.

Comme le dit le citoyen Briquet en première page, le calme et la confiance dont la France socialiste a fait preuve au cours des journées tragiques que nous venons de subir a beaucoup aidé à retarder l’épouvantable conflit que nous redoutons. Nous sentons bien maintenant que les hostilités qui se sont ouvertes sur les bords de la Save et du Danube, que la mobilisation partielle de la Russie, de l’Allemagne, de l’Angleterre et de la France pourront demain mettre l’Europe à feu et à sang.

Nous désirons encore ardemment que la diplomatie parvienne à fermer la bouche des canons. Une conflagration générale serait tellement épouvantable que ceux qui en assumeraient la responsabilité pourraient être considérés comme les plus monstrueux malfaiteurs.

Quoi qu’il arrive, la France fidèle à ses amitiés et à ses alliances, confiante en sa force et en l’union de tous ses enfants, fera respecter sa dignité et sera à hauteur du rôle que lui assigneront les événements, quels qu’ils soient. En attendant, et plus que jamais, conservons notre calme et notre confiance.

Tous les Français sont prêts à faire leur devoir. Dans les circonstances tragiques que nous traversons nos camarades de toutes les corporations sauront prouver à nos adversaires que dans les cœurs français un même sentiment l’emporte sur tous les autres : la sauvegarde du territoire.

Georges BARTHÉLEMY

L’Éclaireur socialiste-républicain, 2 août 1914. Archives départementales du Pas-de-Calais, PG 29.

De fait, comme le rappellera L’Humanité du lendemain, le 4 août voit à la fois les obsèques parisiennes de Jean Jaurès, à l’angle de la rue Henri-Martin et de la rue de la Pompe, et le vote des lois et des crédits nécessaires à la défense nationale.

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Sources

Bibliographie

  • Gilles CANDAR et Vincent DUCLERT, Jean Jaurès, Paris, Fayard, 2014.
  • Romain DUCOULOMBIER, "L’assassinat de Jaurès", dans Jaurès. Une vie pour l’humanité, éd. Beaux-Arts, 2014.
  • Denis LEFEBVRE, "Ce jour-là. 31 juillet 1914. Jean Jaurès est assassiné",dans Historia, juillet 2014, p. 46-50.
  • Madeleine REBÉRIOUX et Georges HAUPT, "Le Congrès manqué. L'Internationale à la veille de la première guerre mondiale. Étude et documents", dans Bibliothèque socialiste. Annales, n° 6, 1967.

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