Les Archives du Pas-de-Calais (Pas-de-Calais le Département) - Le 20 novembre 2017 - 19h47
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L'enseignement de la musique

Au Moyen Âge et sous l'Ancien régime

Joignez vos chansonnettes,
Vos flûtes et vos chalumeaux,
Avec le doux son des musettes ;
Leurs accords seront bien plus beaux,
Que le terrible bruit des fatales trompettes ;
Ou plutôt, accordez vos flûtes, vos musettes,
Vos lires, et vos chalumeaux,
Avec les hautbois, les trompettes ;
Faites retentir les airs,
De vos tendres concerts.

(La Religion, dans Daphnis, pastorale […] représentée par les écoliers du collège de la Compagnie de Jésus à Saint-Omer, le six de février 1728, Saint-Omer. Archives départementales du Pas-de-Calais, BHC 189/3)

Si l’étude théorique de la musique, considérée comme une science des nombres à l’égal des mathématiques, constitue au Moyen Âge l’une des quatre matières constitutives du quadrivium, sa connaissance pratique est aussi essentielle, puisque nécessaire à la liturgie chantée. Elle est ainsi enseignée dans les écoles capitulaires puis, à partir des XIIIe ou XIVe siècles, aux enfants de chœur, réunis au sein d’une maîtrise (ou psallette) sous la direction d’un maître de musique. Entre six, à la collégiale de Saint-Omer, et douze, pour le chapitre d’Arras, ceux-ci sont recrutés vers sept ou huit ans après une audition publique et restent jusqu’à la mue de leur voix. Logés tous ensemble dans une maison particulière dans le cloître, ils reçoivent une double instruction, musicale (chant, parfois un instrument) et générale (lecture et écriture, grammaire et arithmétique, ainsi que quelques bases de latin). À l’adolescence, la plupart entrent en apprentissage, avec l’aide d’une gratification du chapitre ; rares sont ceux, en revanche, qui poursuivent dans la carrière artistique, voire au séminaire, malgré l’attribution possible d’une bourse, comme à Boulogne-sur-Mer. Le plain-chant est de même un point fondamental de la formation des prêtres au sein des séminaires, tant à l’époque moderne qu’au XIXe siècle.

Devenues éléments de loisir de l’élite dès le XVIe siècle, la musique et la danse forment une composante essentielle de son éducation : les leçons particulières se généralisent, tandis que paraissent des manuels d’initiation, tels ceux publiés à Paris par le luthiste Adrian Le Roy (vers 1520-1598) et son cousin Robert Ballard (vers 1525-1588), originaires de Montreuil-sur-Mer, "imprimeurs de la musique du roi" à partir de 1553 et fondateurs d’une dynastie d’éditeurs musicaux active jusqu’en 1825.

Les collèges, en particulier ceux dirigés jusqu’en 1762 par les jésuites [8], ont de même un rôle important dans la diffusion de l’art dramatique et musical. Lors de la distribution des prix annuels, des exercices publics permettent en effet aux élèves de jouer une pièce de théâtre à caractère religieux, agrémentée à partir de 1650 par des intermèdes musicaux et dansés, et de montrer par leur talent l’efficacité de l’éducation reçue. Ces représentations déchaînent en 1698 et 1720 les critiques de l’évêque janséniste d’Arras, Guy de Sève de Rochechouart, mais se perpétuent après sa mort, d’autant que les pensionnats, créés alors auprès des collèges, dispensent des leçons de violon ou de danse, comme marques de distinction sociale.

De l'enseignement général aux conservatoires (XIXe- XXe siècles)

J’ voè cor d’ichi chell’ sall’ des fêtes,
Ech’ monte et ches autorités,
Ches drapiaux, ches richés toilettes.
J’ voè cor d’ichi chell’ sall’ des fêtes,
Et chell’ gross’ caiss’, ches clérinettes,
Tous z’artiss’s qu jueutt des gaîtés.
J’ voè cor d’ichi chell’ sall’ des fêtes,
Ech’ monte et ches autorités,

Albert Demont, "Distribution de prix", Au pays du Ternois, Saint-Pol-sur-Ternoise, 1910, p. 31)

Lié sous l’Ancien Régime au service divin, l’enseignement primaire du chant naît en 1819 à l’initiative conjointe de Guillaume-Louis Bocquillon dit Wilhem (1781-1842) et de la Société pour l’instruction primaire : conçu comme un outil de distraction mais aussi de propagande morale et politique, il s’appuie sur le réseau des écoles mutuelles, qui privilégient un apprentissage par groupes de niveaux, sous la houlette des élèves les plus avancés. Grâce à son succès à Paris, il entre dans les programmes officiels dès la loi Guizot de 1833, mais son développement en France reste lent. Le chant devient une discipline obligatoire sous le ministère de l’Instruction publique de Jules Ferry, par suite des réformes de 1879 et 1882, mais il ne dispose alors que d’une heure hebdomadaire et ne comprend que du solfège et la répétition d’airs patriotiques (la Marseillaise, au premier chef) ou folkloriques, sur la base du manuel de Maurice Bouchor et Julien Tiersot, Les chants populaires pour les écoles (1897). Il apparaît à peine dans les lycées de garçons (de 1902 à 1926 seulement, pour une heure dans les petites classes), et sa présence plus importante dans les lycées de jeunes filles, dès leur création en 1880, y est peu à peu réduite, comme symbole d’un mode de vie bourgeois, au bénéfice de cours plus "utiles", hygiène et économie familiale, couture et gymnastique.

C’est seulement dans l’entre-deux-guerres qu’une évolution notable se fait sentir, grâce à deux instructions ministérielles de 1923 et 1938, inspirées des travaux du pédagogue Maurice Chevais : bénéficiant de la diffusion des phonographes et de la radio, la formation de la culture musicale vocale et auditive et la pratique sont dès lors privilégiées aux dépens de la théorie. Ce n’est qu’après 1968 que ce cadre va connaître des modifications profondes.

 

L’heure vient de sonner. La salle de musique
Attend les amateurs plus ou moins en retard.
Sur quatorze qu’ils sont aucun d’eux ne se pique
De se rendre à l’appel à huit heures et quart.
[…]
On prend les instruments, chacun souffle, prélude
C’est un bruit discordant à rendre un sage fou :
Grosse caisse et tambours font aussi leur étude
Dans ce flot musical on entre jusqu’au cou.
[…]
Élèves, amateurs, chez qui l’orgueil pénètre
Veulent un règlement qu’ils ne suivent jamais ;
Le plus sot veut donner des leçons à son maître
Et payer par l’oubli ses soins et ses bienfaits.

(Giovanni, "Une répétition de musique", Calais joyeux, 26 juillet 1896)

Si l’on excepte le projet avorté d’académie arrageoise lancé vers
1812 par le violoniste Antoine-Charles Glachant (1770-1851), c’est sous la monarchie censitaire que se créent les premières écoles de musique [9], ainsi à Arras (en deux temps, 1827-1837), Saint-Omer (1828-1829) ou Boulogne-sur-Mer (1829), pour répondre au besoin de formation des amateurs, regroupés au sein de sociétés philharmoniques. Elles obtiennent très vite le soutien financier des municipalités, qui en partagent toutefois longtemps la direction effective avec les représentants des sociétés musicales. D’abord destinés aux garçons, elles n’ouvrent que dans un second temps des cours pour jeunes filles (1890, seulement, à Saint-Omer). Dès 1884, Boulogne-sur-Mer et Saint-Omer reçoivent le titre d’écoles nationales de musique (puis de succursales du Conservatoire de Paris), cofinancées par l’État et soumises à son contrôle pédagogique – réseau que rejoignent Calais (1913) et Arras (1935). Parallèlement, en lien avec le développement des fanfares et harmonies, d’autres établissements similaires naissent, sur financement communal ou privé : ils sont une soixantaine dans le département à la fin de 1933. La formation s’achève après concours, pour les meilleurs des élèves, au Conservatoire de Paris ou à l’école spéciale de musique religieuse de Louis Niedermeyer (1853) : leur carrière se poursuit dès lors au sein d’orchestres prestigieux, tel celui de l’Opéra de Paris, voire en tant qu’enseignants au Conservatoire même, comme pour le flûtiste Victor Coche (Arras, 1806-1881), professeur de classe préparatoire (1831-1841) et auteur de diverses améliorations apportées par brevets à la flûte Boehm (1838-1839), le hautboïste Félix Barthélemy (de Saint-Omer, 1829-1868) titulaire en 1867-1868, ou le clarinettiste Ulysse Delécluse (Noeux-les-Mines, 1907-1995), qui y exerce de 1949 à 1978.

Fort divers, l’enseignement privé spécialisé repose entre autres sur les cours donnés, en complément de leurs autres activités, par des interprètes ou compositeurs. C’est ainsi qu’exercent, à Boulogne-sur-Mer, l’ancien premier violon de la chapelle Saint-Pierre de Valenciennes, Jacques-Philippe Lamoninary (Maroilles, 1707-Boulogne-sur-Mer, 1802), qui s’y est retiré vers 1780 ; le livournais Gustavo Carulli (1801-1876), fils d’un pionnier de la guitare moderne, guitariste lui-même et qui a préalablement enseigné le chant à Paris et à Londres ; la pianiste autrichienne Marie-Léopoldine Blahetka (1809-1885), fixée vers 1840 ; ou encore, à partir des années 1860, le chanteur hongrois d’opéra et de lieder Alexander Reichardt (1825-1885). Né à Renescure (Nord) mais installé à vingt-sept ans avec son frère à Boulogne-sur-Mer, Charles-Louis Hanon (1819-1900), d’abord organiste à Saint-Joseph de 1846 à 1853, consacre le reste de sa vie à l’enseignement du piano et du chant et à la publication de manuels à grande diffusion : un Système nouveau pratique et populaire pour apprendre à accompagner tout plain-chant à première vue en six leçons sans savoir la musique et sans professeur (1854), qui lui vaut en 1867 une mention honorable à l’exposition universelle de Paris et d’être nommé membre de l’académie pontificale de Sainte-Cécile ; et surtout un recueil en quatre parties, paru à partir de 1873, comprenant une méthode d’apprentissage, Le pianiste virtuose, c’est-à-dire soixante exercices calculés pour acquérir l’agilité, l’indépendance, la force et la plus parfaite égalité des doigts ainsi que la souplesse des poignets, et des études pour piano seul, transcriptions ou œuvres de son crû publiées depuis 1866. Ce second ouvrage reçoit en 1878 une médaille d’argent à l’exposition universelle de Paris et est diffusé dans la plupart des conservatoires européens, russes ou américains, au point d’être adapté à de nombreux autres instruments (harpe, xylophone).

Des musiciens et leur image

L’Ancien Régime, et plus encore le XIXe siècle, connaissent une évolution considérable de la qualité des instruments de musique et le renforcement de leur fiabilité, qui en facilitent la diffusion et permettent d’élargir leur répertoire, au point d’intégrer dans la musique savante des instruments populaires. La création du piston, rendant accessible la gamme chromatique, et l’apparition de nouveaux modèles (clairon en 1822, saxophone en 1840) diversifient de même l’offre destinée aux fanfares et harmonies. L’accordéon, invention viennoise de 1829, fait aussi son apparition en France dans les salons, avant de devenir populaire au sein d’orphéons ou grâce à des musiciens individuels au début du XXe siècle.

Le Pas-de-Calais n’est pas en reste de ces innovations, comme en témoignent les productions des Cuvillier, facteurs installés à Saint-Omer de la seconde moitié du XVIIIe siècle à la monarchie de Juillet et spécialisés dans les bassons, serpents et hautbois, de la maison Zéphir Bajus, fondée à Avesnes-le-Comte en 1877, aussi éditeur de partitions et manuels, ou encore de la société Barbe et fils, de Berck-sur-Mer, inventeur d’une embouchure réglable dans les années vingt. Et l’un des premiers saxophonistes, en 1850, est un Arrageois, Charles-Jean-Baptiste Soualle (1824-1876 ?), qui a parcouru le monde et s’est converti à l’islam sous le nom d’Ali Ben-Sou-Allé.

Parmi les musiciens renommés, nés dans le département, on peut citer, entre bien d’autres, Pierre-Alexandre Monsigny [10], né à Fauquembergues en 1729 et mort à Paris en 1817, compositeur de nombreux opéras-comiques entre 1759 et 1777 (tel Le Déserteur en 1769, son plus grand succès), inspecteur de l’enseignement au Conservatoire de musique de Paris et membre de l’académie des Beaux-Arts en 1813 ; ou Florimond Ronger, dit Hervé (1825-1892) [11], fils d’un brigadier de la gendarmerie de Houdain, qui débute enfant à la maîtrise de Saint-Roch à Paris, devient organiste de l’hospice de Bicêtre (1840) puis de l’église Saint-Eustache, mais aussi en parallèle chanteur et acteur dans des petits théâtres, chef d’orchestre à l’Odéon (1849) et au Théâtre du Palais Royal, et le père de l’opérette française dès 1848 (Don Quichotte et Sancho Pança, Le Petit Faust, L’Œil crevé ou Mam’zelle Nitouche). Plusieurs connaissent la célébrité sous des horizons plus lointains : Helen Rhodes, née Guy (Samer, 1857-1936), fille d’un ancien propriétaire anglais du château d’Hardelot, enseigne le chant à Londres et y compose sous le pseudonyme de Guy d’Hardelot ; invité par le shah à Téhéran en 1868, le sous-chef de musique au 1er voltigeurs de la garde impériale Alfred Lemaire (Aire-sur-la-Lys, 1842-1909) y est chargé d’organiser les musiques de tous les régiments sur le modèle français, ce dont il s’occupe jusqu’à sa mort ; le violoniste et chef d’orchestre boulonnais Léon Caron (1850-1905) sillonne les États-Unis avant de se fixer en Australie, où il crée une cantate, Victoria, pour l’ouverture de l’exposition universelle de Melbourne (1880). On n’aura garde d’oublier, en sens inverse, qu’un certain nombre de grands compositeurs ont parcouru les villes du département pour y donner des concerts ou… à l’occasion d’un voyage vers ou depuis Londres : ainsi, Franz Liszt, dont le père Adam meurt et est inhumé en août 1827 à Boulogne-sur-Mer ; c’est là aussi que Niccolo Paganini donne un concert mouvementé en 1832, ou que se rencontrent, à l’occasion d’une cure, Giacomo Meyerbeer et Richard Wagner en 1839. Et Jules Massenet serait venu régulièrement à Guînes, dans un pensionnat pour jeunes anglais tenu par Louis Hennequin, y rencontrer l’une des filles de ce dernier, Emma, laquelle sera la mère d’un compositeur suédois de musique de films muets, Gaston Borch (Guînes, 1871-1926).

 

Pour le théâtre, Floridor
Et pour le couvent, Célestin
Aimable et gai, c’est Floridor
Grave et dévot, c’est Célestin.
Quand on rencontre Floridor,
Quand on rencontre Célestin,
On ne sait pas si Floridor
Est Floridor ou Célestin,
Car Célestin, c’est Floridor,
Et Floridor, c’est Célestin !

(Mam’zelle Nitouche, comédie-opérette de Florimond Ronger, dit Hervé, sur un livret d’Henri Meilhac et Albert Millaud, 1883)

 

[8] HAUTECLOCQUE (Gustave de), "Les représentations dramatiques et les exercices littéraires dans les collèges de l’Artois avant 1789", Cabinet historique de l’Artois et de la Picardie, t. II, Abbeville, 1888, 130 p.

[9] HARS (Pierre), L’Académie et le conservatoire national de musique de Boulogne-sur-Mer (succursale du Conservatoire de Paris) 1829-1929. Célébration du centenaire. Livre d’or, Pont-de-Briques, 1929, 126 p.

[10] GHESQUIÈRE (Dominique), Pierre-Alexandre Monsigny (1729-1817). Un des pères de l’opéra-comique français, Boulogne-sur-Mer, 64 p.

[11] CARIVEN-GALHARRET (Renée), GHESQUIÈRE (Dominique), Hervé. Un musicien paradoxal (1825-1892), Paris, 1992, 222 p. ROUCHOUSE (Jacques), Hervé (1825-1892) le père de l’opérette, Paris, 2000, 502 p.

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Vue en coupe d'un pont sous-marin.

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