Les Archives du Pas-de-Calais (Pas-de-Calais le Département) - Le 24 février 2017 - 22h38
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La rocambolesque fuite d’un aventurier

Le procès-verbal que nous vous présentons ce mois-ci, acheté en 1994 à la librairie Charavay, met à l’honneur un personnage sulfureux de notre département : Alexandre-Dominique-François Gonsse, chevalier de Rougeville. Son nom vous est peut-être inconnu, pourtant sa vie hors norme inspira Alexandre Dumas, au point qu’il romança ses aventures dans son Chevalier de Maison Rouge.

Conspiration royaliste et arrestation ratée

Ce document, daté du 24 ventôse an XII (15 mars 1804), est un constat d’arrestation, de perquisition et de confiscation rédigé par le capitaine André Linas [note 1] contre Gons de Rougeville, prévenu d’être d’intelligence avec les conspirateurs qui ont voulu attenter au jour du 1er consul et au renversement du gouvernement. Dans une première partie, le capitaine Linas relate la fuite théâtrale de Rougeville, puis établit la liste des pièces à conviction qui attestent son soutien au parti royaliste.

Cette conspiration a en réalité été fomentée par Georges Cadoudal, Jean-Charles Pichegru et Jean-Victor Moreau [note 2], soutenus par le gouvernement britannique. Rougeville n’y était aucunement lié, mais ses opinions royalistes ouvertement assumées et son talent à cultiver les inimitiés étaient les causes de ces injustes accusations. Il est en effet dénoncé au ministre de la Justice par le maire de Saint-Laurent, Casimir Verdevoy, qui a juré sa perte.

Le 24 ventôse, le capitaine Linas, chargé de cette arrestation, prend contact avec Verdevoy pour en régler les détails. Les deux hommes décident d’agir à la nuit tombée, afin de garantir l’effet de surprise. Vers dix heures du soir, Linas installe un dispositif de sécurité autour du domaine d’Immercourt, propriété de Rougeville à Saint-Laurent. Mais ce dernier parvient à s’échapper. Il écrit alors au ministre de la Justice pour expliquer son geste, tout en clamant son innocence et en demandant grâce.

Rattrapé par sa réputation et ses antécédents, il est finalement envoyé en exil à Reims le 17 messidor an XII. Il faut dire qu’Alexandre Gonsse est un personnage digne d’un roman de cape et d’épée.

Procès-verbal d'arrestation, de perquisition et de confiscation contre Alexandre Gonsse de Rougeville

L’engagement contre-révolutionnaire

Il est né le 17 septembre 1761 à la paroisse Sainte-Croix d’Arras. Son père, François-Joseph Gonsse, a fait fortune dans l’adjudication des fermes des États d’Artois et possède de nombreuses propriétés terriennes, une baronnie et deux seigneuries (il acquiert celle de Rougeville, près de Marles, en 1775). Rêvant de noblesse, il élève ses dix enfants dans un esprit aristocratique et c’est lui le premier qui s’affuble de titres honorifiques que ses enfants reprendront après lui.

En 1791, Rougeville monte un dossier composé de faux états de services et de documents falsifiés (il produit notamment un acte de baptême qui le vieillit de dix ans), en vue d’obtenir la croix de Saint-Louis, gratification qu’il reçoit le 6 octobre 1791. À compter de cette date, il se présente sous le titre de chevalier.

Fervent royaliste, le jeune Alexandre est atterré par les sombres journées révolutionnaires. Son engagement contre-révolutionnaire se serait concrétisé le 28 février 1791, lors de la tentative d’enlèvement de Louis XVI et de sa famille aux Tuileries. En effet, Rougeville avance qu’il faisait partie des "chevaliers du poignard", ces partisans ralliés à la cause royale. Mais sa fâcheuse tendance à mentir et à exagérer pousse à considérer avec prudence toute affirmation de sa part.

Ce qui est certain en revanche, c’est qu’il était présent aux côtés de la famille royale le 20 juin 1792, lors de l’invasion du palais des Tuileries par le peuple. Plusieurs témoignages rapportent en effet qu’il s’est interposé pour protéger la reine et ses enfants.

Après la publication, sous son vrai nom – acte courageux en ces temps troublés – de Réflexions morales et politiques sur le procès de Louis XVI, il est arrêté une première fois le 2 juin 1793, mais réussit à se faire libérer rapidement. Horrifié par l’exécution de Louis XVI, il se résout à tout mettre en œuvre pour sauver Marie-Antoinette.

L’affaire de l’œillet

Le 1er août 1793, celle-ci est transférée à la Conciergerie. Persuadé que ce déplacement prélude une accélération des événements, Rougeville décide d’agir sans tarder.

Il convainc Jean-Baptiste Michonis, inspecteur des prisons, de s’engager à ses côtés : les deux hommes parviennent à pénétrer dans le cachot de la reine le 28 août 1793. Rougeville laisse tomber deux œillets fixés à sa boutonnière, qui contiennent un billet annonçant à la reine leur projet d’évasion prévu dans la nuit du 2 au 3 septembre.

Le jour, ou plutôt le soir venu, le plan se déroule comme prévu, jusqu’au moment où un gardien arrête Marie-Antoinette. Rougeville et Michonis n’ont d’autre choix que de s’enfuir. Jean-Baptiste Michonis est d’ailleurs arrêté et guillotiné le 29 prairial an II. Rougeville, quant à lui, réussit à s’échapper et se terre dans les carrières de plâtre de Montmartre avant de gagner la Belgique.

Ce complot, dernière tentative pour arracher la reine déchue à son fatal destin, rend hommage au courage et à la témérité du chevalier de Rougeville. C’est d’ailleurs cet acte de bravoure qui le fait passer à la postérité.

Fin tragique d’un héros romanesque

De retour en France après d’autres aventures, Rougeville semble s’être assagi, en apparence du moins. En exil à Reims, il vend le château et le domaine d’Immercourt à Saint-Laurent et se résout à s’établir en Champagne.
Le 23 octobre 1806, il épouse Caroline-Angélique Boquet de Liancourt, fille d’un juge au tribunal de Soissons, et petite-fille du peintre Louis-René Boquet. De cette union naissent deux garçons, Louis-Alexandre le 3 septembre 1807, et Charles-François le 21 janvier 1809.

Toujours fidèle à la couronne de France, Rougeville ne peut s’empêcher de comploter à nouveau. Alors que les armées napoléoniennes sont aux prises avec une coalition d’Europe centrale, il se rapproche du prince Serge Volkonski, chef de l’état-major des armées russes, espérant que la chute de Napoléon entraînera un rétablissement de la monarchie.

Démasqué, il est arrêté le 9 mars 1814 et traduit devant un tribunal militaire le lendemain. Sans surprise, il est condamné à mort et fusillé le 11 mars 1814.

Mystère emporté dans la tombe

Aventurier fantasque et audacieux, Rougeville emporte avec lui bien des secrets que nous ne découvrirons jamais. Le dernier de cette longue liste est le lieu de sa sépulture. Aucune tombe au cimetière de Reims n’a été découverte à son nom, ce qui entretient tous les fantasmes sur l’endroit où repose sa dépouille.

Trois hypothèses existent. La première serait qu’il ait été inhumé dans la fosse commune du cimetière, la deuxième qu’on l’ait enterré dans une tombe offerte par une âme charitable. Enfin, la troisième hypothèse avance que sa sœur Françoise-Joseph-Adélaïde aurait fait transférer son corps dans la sacristie de l’église paroissiale de Marles, où elle avait fait construire un caveau funéraire pour les membres de sa famille.
Hélas, rien ne permet d’avancer avec certitude l’une ou l’autre de ces suppositions. Ce qui ne déplairait pas à ce mystificateur de talent.

 

Notes

[note 1] André Linas (1768-1812), originaire de Toulouse, capitaine de gendarmerie, commandant la compagnie de gendarmerie du Pas-de-Calais, nommé chevalier de la Légion d’honneur le 25 prairial an XII, chevalier de l'Empire par lettres patentes du 20 août 1809. Père de l’historien Charles de Linas.

[note 2] Georges Cadoudal (1771-1804) est un général chouan, commandant de l’Armée catholique et royale de Bretagne. Jean-Charles Pichegru (1761-1804) et Jean-Victor-Marie Moreau (1763-1813) sont des généraux des guerres de la Révolution.

Bibliographie

  • A. DUMAS, Le Chevalier de Maison-Rouge, Paris, impr. de la Vve Dondey-Dupré, 1846, 112 p. Archives départementales du Pas-de-Calais, BHD 59 ;
  • G. LENÔTRE, Le vrai chevalier de Maison Rouge A.D.J. Gonzze de Rougeville, 1761-1814, d'après des documents inédits, Paris, éd. Didier, 1906, 331 p. Archives départementales du Pas-de-Calais, BHB 2269 ;
  • J.-L. LETHO-DUCLOS, Le chevalier Gonsse de Rougeville au secours de la reine de France Marie-Antoinette, Saint-Laurent-Blangy, Cercle d’études et de recherches Immercurien, 2014, 280 p. Archives départementales du Pas-de-Calais, BHC 3493 ;
  • J. RATEL, "Le chevalier de Maison-Rouge, fils d’Artois" dans Plein Nord, n° 94-95, juin-juillet 1983 et août-septembre 1983, pp. 20-22 et 13-15. Archives départementales du Pas-de-Calais, PC 361/10.

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