Les Archives du Pas-de-Calais (Pas-de-Calais le Département) - Le 23 août 2017 - 19h44
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Un perroquet devant la justice révolutionnaire Le procès de La Viefville

Le premier document mis à l’honneur cette année est un placard de jugement relatif à un singulier procès : celui du marquis de La Viefville, de sa fille et de deux de ses domestiques, accusés de détenir un perroquet vociférant des propos contre-révolutionnaires.

L’épisode pourrait prêter à sourire… si l’on omet sa fin tragique. En effet, trois des prévenus sont guillotinés le 4 floréal an II, reconnus coupables de haute trahison par le tribunal révolutionnaire d’Arras.

La famille de La Viefville et son perroquet

Louis-Auguste de La Viefville naît le 18 février 1723 à Steenvoorde dans le Nord. Il descend d’une vieille famille noble, dont l’ancêtre, Philippe de La Viefville, fut au XVe siècle chevalier banneret de Jérusalem et conseiller chambellan du roi. Par lettres patentes de février 1711, son père, François-Joseph-Germain, a obtenu l’érection de Steenvorde en marquisat, avec union des terres d’Oudenhove et d’Ochtezeele.

En 1763, Louis-Auguste épouse Marie-Antoinette-Eugénie de Béthune-Pénin qui lui donne une fille en 1771, Isabelle-Claire-Eugénie-Françoise. Huit ans plus tard, Marie-Antoinette décède et Louis-Auguste demeure seul avec sa fille dans son château d’Oudenhove [note 1], jusqu’au mariage de celle-ci avec son cousin germain Eugène de Béthune-Saint-Venant.

Depuis ce mariage, le marquis La Viefville quitte régulièrement ses terres pour effectuer de longs séjours à Arras, dans un hôtel que possède son gendre rue du Saumon. Avec lui, il emporte Jacot, un perroquet acheté aux Pays-Bas alors que sa fille était encore enfant, devenu avec les années l’animal domestique de toute la famille.

Un vent de révolution

Au printemps 1792, La Viefville abrège plus rapidement qu’à son habitude son séjour arrageois. La ville est gagnée par le climat révolutionnaire qui commence à se propager, insufflé notamment par Robespierre, l’enfant du pays. Le marquis se réfugie dans son château d’Oudenhove et se rend quotidiennement à Poperinge (à quelques lieues de là) [note 2] pour voir sa fille, qui s’apprête à mettre au monde un petit Louis. Après son accouchement, la jeune mère regagne le château paternel. Son époux, quant à lui, ne repasse plus la frontière.

Le 6 juillet 1793, Eugène de Béthune est officiellement inscrit sur la liste des émigrés. S’il n’en est rien pour La Viefville et sa fille, leur proximité avec la famille de Béthune pousse les révolutionnaires à s’intéresser à eux. Sans que l’on en connaisse précisément les raisons, ils sont arrêtés en août 1793, conduits à Arras et incarcérés à la prison des Baudets. Au printemps 1794, La Viefville est transféré à la prison de l’Hôtel Dieu et sa fille à la maison de détention de l’Abbatiale.

Le 22 ventôse an II (12 mars 1794), un arrêté de Joseph Lebon contraint tous les citadins qui, depuis le 1er mai 1789, avaient quitté les villes pour se retirer dans les campagnes, à rentrer dans leur domicile respectif pendant la décade suivante. Lebon entend ainsi ramener sous sa surveillance les citoyens suspectés, tentés de se mettre au vert dans des contrées plus paisibles.

En l’absence des parents du jeune Louis de Béthune, la maison et la famille de La Viefville s’interrogent. Que doivent-ils faire ? Après concertation, décision est prise de quitter Oudenhove pour rentrer à Arras.

Vive le roi ! Vivent nos prêtres ! Vivent les nobles !

De retour à Arras, Jacot retrouve son perchoir près d’une fenêtre de l’hôtel rue du Saumon. Comme par le passé, il amuse les passants en lançant des : "Vive l’empereur ! Vive le roi ! Vive nos prêtres ! Vivent les nobles !".

Mais ce discours ne plaît pas à tout le monde et le commissaire Galand, secrétaire général du département et homme de confiance de Lebon, est alerté des singuliers propos de la bête.

Le 27 germinal an II (16 avril 1794), Marguerite Farinaux, lingère du marquis, et Caroline Pitre, garde-d’enfant attachée à la maison de Béthune, sont arrêtées. Jacot est quant à lui conduit auprès du commissaire Galand qui "l’interroge".

Le 3 floréal (22 avril), Louis-Auguste de La Viefville et sa fille sont de nouveau transférés à la prison des Baudets, où se trouvent déjà Marguerite Farinaux et Caroline Pitre. Tous quatre sont officiellement accusés :

d’être des traitres à la patrie, des ennemis résistants au gouvernement républicain, et d’avoir cherché à provoquer le rétablissement de la royauté ; louis-auguste et françoise Laviefville, ayant instruit et conservé très soigneusement un perroquet, qui répétoit : vive l’empereur, vive le roi, vivent nos prêtres, et vivent les nobles ; et caroline Pitre et margueritte Farinaux, étant les complices desdits louis-auguste et françoise Laviefville, n’ayant pas déclaré que ce perroquet existoit dans la maison de ces derniers 

Archives départementales du Pas-de-Calais, 4 L 103.

Un procès expéditif

L’audience a lieu le lendemain, 4 floréal an II (23 avril 1794). Amené à comparaître lors du procès, Jacot se contente de siffler à chaque injonction de l’accusateur public. Afin d’accentuer la responsabilité des prévenus, on accuse M. de La Viefville et sa fille d’avoir tenté d’émigrer à l’époque où cette dernière s’était retirée à Poperinge pour accoucher. Or, La Viefville avait, au cours de sa détention, déjà produit un certificat de résidence venant de la municipalité de Steenvorde. De plus, aucun des deux ne semble ni avoir été inscrit sur la liste générale des émigrés, ni avoir fait l’objet d’un dossier nominatif. Ces charges sont donc finalement abandonnées dans l’acte d’accusation.

Mais Joseph Lebon a pris soin de soigneusement sélectionner les membres du jury, qui lui sont tout acquis : c’est donc sans surprise que La Viefville et sa fille, qui avaient refusé d’être défendus, sont jugés coupables à l’unanimité et condamnés à l’exécution capitale. Les deux domestiques sont pour leur part défendues par Maître Hacot, un avocat arrageois. Marguerite Farinaux écope de la même sentence que ses maîtres. Seule Caroline Pitre échappe à la peine capitale, car son fait de traîtrise "n’est pas constant" du fait qu’elle n’est pas originellement attachée à la maison de La Viefville, mais à celle de la famille de Béthune. Néanmoins, elle demeure en détention.

Les trois condamnés sont exécutés le soir même place de la Révolution (actuelle place du Théâtre) et leurs biens sont confisqués.

Et Jacot ?

Certaines sources affirment que le sort de Jacot a été sujet à de longues discussions : faut-il aussi punir le perroquet de la peine de mort ? Le député Armand Guffroy prétend qu’il a été finalement confié à Marie-Élisabeth Régniez, épouse de Joseph Lebon, afin qu’elle lui inculque une éducation plus républicaine et lui enseigne à crier "Vive la Nation !". On ignore si elle y est parvenue.

  

Notes

[note 1] Le château d’Oudenhove est situé sur la commune de Steenvoorde, département du Nord, à la frontière des Pays-Bas.

[note 2] Poperinge est une ville frontalière, située en 1794 dans les Pays-Bas autrichiens (actuellement en Belgique).

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Bibliographie

  • L. HASTIER, Vieilles histoires, étranges énigmes. Troisième Série. (L'or espagnol au secours de Louis XVI. Le perroquet royaliste [de M. de Vief-ville, Arras]. Botot, éminence grise de Barras. Deutz et ses trente deniers. Un duel romantique. L'énigmatique Régnier). 7ième édition, Paris, éd. Arthème Fayard, 1930, pp. 57-110. Archives départementales du Pas-de-Calais, BHA 1286 ;
  • POIRIER, Le dernier gémissement de l'humanité, contre Joseph Lebon et complices, adressé à la Convention nationale. Par l'auteur de la Gravure des Formes acerbes [Poirier]. Paris, 12 messidor an III, Paris, impr. du lycée des arts, 1794-1795, 31 p. Archives départementales du Pas-de-Calais, BARBIER B 1601 ;
  • E. LANOIRE, "Un curieux procès sous la Terreur. Le marquis de La Viefville et son perroquet", Mémoires de la Société dunkerquoise pour l'encouragement des sciences, des lettres et des arts, 1911 (1912), tome 54, pp. 277-341.

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