Ce que deviennent les réfugiés
On ne parle plus guère des réfugiés.
Dispersés aux quatre coins de la France, nos compatriotes sont pour la plupart isolés, ils ont perdu tout contact entre eux, mais ils conservent les traditions, les coutumes, le tempérament de la région qu’ils ont été forcés d’abandonner.
On espère, dans certaines parties de la France, que les réfugiés finiront par s’acclimater dans les localités où ils ont trouvé un abri temporaire. Un ministre, M. Herriot, déclarait, il y a quelques semaines, que "l’agglomération lyonnaise allait s’accroître singulièrement après la guerre", ̶ comme conséquence naturelle de l’exode de nos populations du Nord.
C’est une erreur ; les réfugiés qui ne reviendront pas, seront, espérons-le, des exceptions.
La force du sentiment régional est plus vive qu’on le croit. À ceux qui en doutent, il suffirait de montrer la masse des exilés qui restent, en dépit du temps et des circonstances, attachés par des liens indissolubles au coin de terre natal. Il faut lire les lettres envoyées par les réfugiés de tous les départements où ils sont provisoirement fixés, mais où ils ne se considèrent pas du tout comme chez eux.
En voici, installés dans le Sud-Ouest, qui racontent avec humour les doléances des propriétaires, bien à plaindre, de Bordeaux et de Toulouse qui n’ont pu recevoir intégralement leurs loyers, par suite du moratorium. En eux-mêmes, nos amis comparent leur sort avec celui de ces braves gens qu’ils évitent de contrarier et de contredire.
D’autres échoués dans le Midi, sur la Côte d’Azur, entendent sans sourciller les réclamations des distillateurs de parfums qui n’ont pas à leur disposition tout le charbon nécessaire pour fabriquer les essences de violette ou de jasmin.
- Oh, les syndicats méridionaux savent se remuer et faire du bruit, écrivent ces réfugiés du Nord ; les producteurs dont les terres sont plantées de rosiers, de géranium, de tubéreuses ; les associations de propriétaires de plantes à parfums ne sont pas habitués à supporter des crises aussi sérieuses.
Dans quelques départements, les réfugiés sont encore nombreux pour s’organiser. Le comité qui a délibéré à Étaples le mois dernier, a particulièrement engagé ses adhérents à se grouper pour l’après-guerre, afin de réorganiser la vie économique, lutter contre la concurrence que viendront faire des étrangers enrichis par la guerre, obtenir la réparation des dommages, se défendre contre les entreprises financières suspectes, enfin se soutenir mutuellement avec énergie.
Un autre comité s’est réuni, il y a quelques jours, dans la Somme et les réfugiés qui en font partie, moins résignés, ont évoqué le souvenir du bon temps où ils payaient encore des impôts. Entre autres doléances, ils ont rappelé que l’État encaissait autrefois des centaines de mille francs de droits de succession dans le Nord et ne s’est pas préoccupé de garantir les revenus desdites successions, le jour où nos grandes cités envahies furent déclarées villes ouvertes.
Ces émigrés se sont souvenus également que le fisc avait exigé, en 1914, la totalité de leurs contributions, alors que dans le courant de cette année néfaste, ils n’ont pas touché un centime de leurs revenus. Ils en ont déduit que ces impôts avaient été indûment perçus puisqu’ils étaient payés pour garantir aux contribuables tous leurs droits.
Laissons les réfugiés de la Somme ; ils auront le temps, plus tard, de faire entendre leurs récriminations. L’heure des règlements des comptes n’a pas encore sonné.
À Berck, un grand nombre de nos compatriotes sont encore réunis. Logés dans des constructions légères bâties pour la saison d’été, ils ont particulièrement souffert de cet hiver rigoureux.
Le manque de charbon, la hausse des denrées alimentaires, de la viande, des légumes ; la difficulté de se procurer les produits de première nécessité, toutes les privations que nous subissons depuis quelques mois, ont éprouvé les réfugiés plus durement que les habitants du pays. Ces derniers ont encore quelques provisions, possèdent en général un jardin, tandis que les réfugiés vivent au jour le jour, à la petite semaine. On nous signale que pas mal d’entre eux, dans le courant de l’hiver, ont dû quitter Berck, le Crotoy, et les autres stations balnéaires où le ravitaillement laisse beaucoup à désirer, pour se rapprocher des centres comme Abbeville et Amiens où ils trouvent de quoi vivre dans des conditions relativement plus faciles.
Il ne faut pas quitter les réfugiés sans leur annoncer une bonne nouvelle que je réservais pour la fin.
Le secours de loyer qu’ils attendent depuis longtemps va enfin leur être accordé, mais contrairement à ce que beaucoup d’entre eux croient, il ne s’agit pas de leur remettre une indemnité fixe de 5 francs par mois.
Ce secours sera très variable suivant les localités habitées par les intéressés et leurs charges de famille. Il pourra monter à 15 ou 20 francs par mois et être aussi rigoureusement refusé.
Ainsi, les familles réfugiées qui touchent à la fois un salaire et l’allocation doivent, en principe, être exclues des distributions. Les secours seront attribués de préférence aux familles nombreuses, aux vieillards et aux infirmes, aux personnes de santé délicate et à celles qui sont incapables de se livrer à un travail rémunérateur ou dont la présence à la maison est nécessaire.
Par contre, les familles évacuées qui reçoivent l’allocation militaire, peuvent également prétendre aux secours de loyer.
Les maires de toutes les communes vont être incessamment prévenus de prendre les dispositions nécessaires pour que ces secours soient payés aux bénéficiaires en même temps que les allocations du mois.
Félicitons-nous de la mise en vigueur de cette nouvelle mesure, tout en lui souhaitant la plus courte durée possible.
Wastelier du Parc