Les Archives du Pas-de-Calais (Pas-de-Calais le Département) - Le 25 mars 2017 - 15h43
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Syphilis et gonorrhée, fléaux des alcôves de guerre La prophylaxie des maladies vénériennes

S’il est un visage de la guerre longtemps boudé par les historiens et les chercheurs, c’est bien celui de la prostitution et, notamment, de la prostitution en zone occupée.
L’hagiographie nationale a souvent mis en avant les grandes héroïnes de la résistance, telles qu’Émilienne Moreau ou Louise de Bettignies. Mais rares sont ceux qui osent évoquer les "femmes à Boches" ou les filles publiques en général, souvent réduites à cet état par la détérioration des conditions de vie.

Misères des courtisanes

La prostitution connaît un essor particulier entre 1914 et 1919, principalement en zone occupée (là où les conditions de vie sont les plus dures), mais aussi sur le littoral où se concentrent les bases britanniques.

Les grands centres urbains et les villes secondaires sont les principaux foyers de rencontre, bien que les campagnes n’échappent pas au phénomène de contagion, du fait des permissionnaires venus de la zone des armées. À Hénin-Liétard, ville de 12 000 habitants où stationnent un grand nombre de soldats, on recense 242 "filles" en 1916.

L’importance de ce phénomène résulte des maux de guerre, qui engendrent une dégradation des conditions de vie et une pénurie des denrées alimentaires. Il n’est donc pas étonnant de constater que le pic de ces pratiques intervienne en 1917-1918, juste après le terrible hiver 1916-1917.

La prostitution apparaît alors comme le dernier recours pour surmonter les difficultés. C’est ainsi qu’on voit se mettre en place une prostitution "périphérique", plus occasionnelle et moins professionnalisée. Certaines mères avouent avoir cédé aux avances des soldats qu’elles logeaient, parce qu’ils nourrissaient leurs enfants et devenaient le protecteur de leur famille. Mais de par le secret qui entoure ces relations coupables, il est très difficile de chiffrer l’ampleur de ces rapprochements.

Les tentatives d’évaluation statistique effectuées auprès des rapatriés interrogés donnent lieu à des estimations plus ou moins fantaisistes selon le degré de crédibilité des témoins. Un couple de Bertincourt, interrogé à son arrivée à Annemasse, affirme que dans son village, quatre femmes sur cinq entretiennent des relations avec des Allemands.

Un risque sanitaire pour les armées

Les autorités prennent ce phénomène très au sérieux, y voyant un péril qui menace de plus en plus les forces vives de la nation, pour reprendre une expression souvent employée dans la correspondance du préfet Léon Briens.

Elles entendent contrôler ces pratiques dans une optique réglementariste et hygiéniste. Car leur but n’est pas d’éradiquer la prostitution, mais de veiller à ce qu’elle ne constitue pas une menace sanitaire pour l’armée. En effet, la multiplication de ces liaisons entraîne une propagation des principales maladies vénériennes de l’époque, la syphilis et la gonorrhée (aussi appelée plus familièrement "chaude-pisse").

Avec la modification des habitudes de vie, le contrôle des lieux de débauche ne suffit plus, il faut instaurer une surveillance plus systématique des personnes.

Premières mesures dans les deux camps

En mai 1915, le préfet invite les maires à agir au titre de leur pouvoir de police, comme leur permet la loi du 5 avril 1884. Les premiers arrêtés censés dissuader le commerce charnel sont publiés et affichés à l’entrée des estaminets.

En septembre 1915, les hôpitaux accueillant des militaires reçoivent des livrets regroupant les "instructions sur le traitement et la prophylaxie des maladies vénériennes".

Toutes les femmes suspectes sont invitées à se soumettre à des contrôles médicaux réguliers, de même que les soldats ayant entretenu des relations avec elles.

Les Allemands, intransigeants quant aux questions d’hygiène, établissent leurs propres services de prophylaxie des maladies vénériennes. À la fin de l’hiver 1914-1915, ils commencent à réquisitionner des infrastructures hospitalières ou religieuses pour y créer des centres spécialisés de traitement et soumettent également les civils à des contrôles très stricts.

Abus de faiblesse

Dans certaines villes occupées, ce travail de contrôle s’est réalisé en intelligence avec la police locale, mais dans d’autres, la collaboration s’est tout juste limitée à une relation d’assujettissement. De plus, les visites médicales ne se réduisent pas aux libertines notoires, mais peuvent concerner toutes les femmes de 15 ans à 55 ans, ce qui choque profondément la population.

Le 2 mai 1915, alors que le commandant de la fosse n° 14 à Lens convoque toutes les femmes de la cité pour les forcer à passer une visite médicale, l’indignation et la colère sont telles qu’elles entraînent une interruption temporaire du travail.

Certaines femmes reçoivent également des convocations individuelles, souvent fruits de vengeance personnelle et de dénonciation calomnieuse. Dans son rapport du 3 septembre 1917, le commissaire de police de Lens, Charles Bourgeois, écrit [note 1] :

Petit à petit, un contact étroit s’établit entre une certaine catégorie de femmes et la soldatesque allemande. Soit pour des vivres, soit pour de l’argent ou pour tous autres motifs, malheureusement des filles ou des femmes mariées entretinrent un commerce intime avec l’ennemi.

Une police militaire des mœurs fut créée à la Kommandantur et commit toutes sortes d’ignominies. Lorsque des officiers, sous-officiers ou soldats étaient fatigués des faveurs d’une femme ou que celle-ci voulait rompre, ils la dénonçaient à la police militaire des mœurs. Comme malade ou tous autres motifs, elle était arrêtée, soumise à la visite sanitaire, puis emmenée à Douai après un séjour de quelques jours au dispensaire de Lens. Lorsqu’une jeune fille ou femme refusait ses faveur à un officier ou à un policier des mœurs, elle était l’objet d’un chantage et quelquefois contrainte à la visite après avoir été dénoncée comme prostituée par lettre anonyme. Ah ! ces lettres anonymes, les Allemands en avaient une fabrique à Lens !

Des centaines de femmes de Liévin et de Lens furent conduites à Douai, Marchiennes ou Roubaix pour infractions ou soi-disant infractions à la police des mœurs et pour y être soignées. Ce fut une tâche pour ces deux villes, mais vu les tragiques circonstances traversées, ces femmes bien qu’impardonnables, sont encore pour la plupart dignes de pitié.

Durcissement des mesures face à une situation de plus en plus alarmante

Malgré toutes ces mesures, le nombre de cas avérés est en augmentation progressive en 1916.

Dans son rapport du 28 décembre 1915, qui provoque la prise de conscience du service de santé, la commission permanente d’hygiène et de prophylaxie sanitaire ne dissimule pas les motifs de son appréhension quant à l’ampleur du fléau. Elle propose au ministère de la Guerre une série de mesures pour enrayer ce qui ressemble à une véritable épidémie.

Le 20 janvier 1916, une circulaire du général commandant en chef enjoint les préfets à l’action. Léon Briens envoie une note à tous les maires, qu’il fait publier également dans le recueil des actes administratifs de la préfecture.

Plusieurs circulaires se succéderont de la sorte en 1916 et 1917. Celles du ministre de l’Intérieur du 6 mars et du 31 mai 1916 demandent aux préfets de se concerter avec les directeurs régionaux du service de santé pour créer des centres de traitement, appelés services annexes d’hôpitaux. Ce rapprochement aboutit en décembre 1917 à un projet d’hôpital pour vénériens implanté à Arques. Très rapidement, les dispensaires antivénériens se multiplient : au nombre de 40 à la fin de l’année 1916, ils sont 120 en 1919.

Car jusque là, les villes du département proposaient des soins à leurs malades intra-muros dans des dispensaires ou des services dédiés (comme à l’hôpital Saint-Louis de Saint-Omer), mais aucune grande structure ne centralisait les malades du territoire. Faute de place, les femmes coupables étaient évacuées à la maison départementale de Nanterre où avait été créé un centre qui leur était dédié. Dans le camp d’Étaples, un hôpital était tout de même réservé aux militaires atteints de ces maladies "spéciales".

Mais la principale arme prophylactique demeure la prévention et c’est pourquoi la propagande joue un rôle particulier dans ce combat. Des affiches, des tracts, des conférences incitent les soldats à se prémunir contre l’épidémie.
Les statistiques établies démontrent que le nombre d’affections diminuent en 1919 après la démobilisation, preuve qu’un retour à la normale dans nombre de vies est encore le meilleur remède à ce qui fut qualifié de nouvelle "peste noire".

 

Notes

[note 1] Rapports manuscrits de Charles Bourgeois au préfet du Pas-de-Calais, 29 août au 5 septembre 1917. Archives départementales du Pas-de-Calais, 11 R 2148. Une version dactylographiée est également conservée en 11 R 857.

Evénements relatifs

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Bibliographie

  • E. DEBRUYNE, "Les "femmes à Boches" en Belgique et en France occupée. 1914-1918", Revue du Nord, Villeneuve-d’Ascq, Université Charles de Gaulle-Lille 3, janvier-juin 2014. Archives départementales du Pas-de-Calais, PB 360/152.
  • J.-Y. LE NAOUR, "Sr le front intérieur du péril vénérien (1914-1918)", , n° 1, 2002, p. 107-119.
  • P. NIVET, La France occupée, 1914-1918, Paris, Armand Colin, 2014. Archives départementales du Pas-de-Calais, BHA 1920.

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