À Arras - Enterrements tragiques
Le spectacle fut inoubliable.
L’église est à deux pas des lignes allemandes, à proximité d’un fortin qui a jusqu’ici résisté à toutes nos attaques, et au pied duquel sont tombés précisément les braves auxquels nous allons rendre les derniers honneurs.
Dans sa masse trapue, la vieille tour semble défier les obus ; mais le sanctuaire, la tribune et une muraille latérale présentent d’énormes brèches ; la sacristie est couverte de décombres. Le cimetière est comme hérissé de croix toutes neuves qui ressemblent à des épées plantées en terre.
Dans la nef, 42 corps sont rangés ; seuls les quatre officiers ont pu être placés dans un cercueil ; la dépouille mortelle des hommes disparaît à demi sous les fleurs apportées par des mains pieuses.
Le soir tombe, mais le calme est loin de se faire. Nos batteries tonnent sans interruption ; leurs projectiles passent au-dessus de nos têtes avec un sifflement amical, mais assourdissant. La petite église est pleine à déborder. Le ronflement d’un Taube se fait entendre ; ne sera- t-il même plus permis d’enterrer ses morts en paix ?
Cependant Monseigneur apparaît, mître en tête, à la balustrade. Il parle, et sa voix puissante essaie de dominer le fracas de l’artillerie. Il glorifie ces héros qui ont si bien rempli le programme tracé, deux jours auparavant, dans la chapelle du Grand Séminaire : Prier, se lever, combattre. "Eh bien ! Maintenant, leur dit-il, montez ! Montez avec le Maître en cette veille d’Ascension, vers la gloire et la récompense !".
Et de voir cet évêque qui, au milieu de la tempête, parle d’espérance et, du doigt, montre le port, remplit d’émotion et de fierté tous ces cœurs vaillants.
Puis le défilé funèbre commence. Tandis qu’on étend les cadavres dans la fosse commune, sur le rebord s’alignent des soldats, portant des bouquets de lilas ; et le drapeau tricolore, tenu par des mains sacerdotales, celles d’un aumônier militaire, récemment décoré de la Légion d’honneur, s’incline comme pour un dernier baiser.
Mais à tout drame, il faut un prologue et un épilogue. Deux scènes, dignes de tenter un peintre, encadrèrent donc cette cérémonie grandiose.
A l’entrée du village, Monseigneur croisa une voiture d’ambulance. Le conducteur s’arrêta et demanda une bénédiction suprême pour le blessé qu’il transportait. Sa Grandeur monta sur le marchepied et donna l’absolution au mourant qui défaillait.
Le lendemain matin, dans ce même cimetière, un prêtre soldat présidait, à nouveau, des funérailles ; un scharpnell éclata et le blessa à mort sur la tombe entr’ouverte.
Saint-Nicolas – hors-les-Murs, où se déroula la cérémonie du 18 décembre, serait-il prédestiné aux enterrements tragiques ?
Ch. Guillemant