L'admirable effort anglais
Les succès anglais dans le secteur d’Artois, au cours de ces derniers jours, a été magnifique. Nos vaillants amis, en s’emparant de Loos, auprès de Lens, ont fait plus de trois mille prisonniers et pris vingt-et-un canons et quarante mitrailleuses. Leur artillerie a fait merveille ; sous ses coups, les lignes allemandes disparurent dans la fumée et la poussière ; leurs parapets s’écroulèrent et leurs défenses en fils de fer barbelés s’évanouirent. La voie était toute tracée pour l’infanterie qui fut, elle aussi, à la hauteur de sa tâche, ainsi qu’[e]n font foi les glorieux trophées qu’elle a pris à l’ennemi.
Nos alliés, comme on le voit, ont accompli des prodiges d’énergie et de volonté persévérante. Ils ont voulu une noble et grande armée, digne de se mesurer avec avantage à l’armée allemande. Cette armée, ils la possèdent maintenant et elle se bat avec un flegme, une bravoure, un mépris du danger vraiment exceptionnels.
Et ce n’est pas encore assez. L’Angleterre qui veut la lutte à outrance jusqu’à la victoire complète et définitive, envisage maintenant la conscription obligatoire comme une réforme militaire indispensable pour maintenir jusqu’à la fin du conflit les effectifs au chiffre actuel.
L’effort financier de la Grande Bretagne est pour le moins aussi important que le nôtre. Depuis le début de la guerre, le total des dépenses anglaises a atteint 31 milliards 250 millions de francs. Il a fallu, en effet, lever, payer, équiper, entraîner, mobiliser une formidable armée, et ce dans un pays où n’existe pas la conscription obligatoire. N’est-ce pas là un tour de force tout à fait remarquable qui couvre de gloire le nom de lord Kitchener, l’initiateur de cet admirable mouvement d’engagements volontaires dont le succès a été si complet jusqu’à ce jour.
À l’heure actuelle, les Anglais ont un million d’hommes sur notre frontière et ils en auront 1.500 000 d’ici à la fin de l’année.
Au reste, voici, d’après M. Stephen Pichon, l’énumération des différents ordres de faits accomplis par l’Angleterre au cours d’une année de campagne, beaucoup plus fructueuse qu’on ne le croit communément.
Sans parler de la participation glorieuse des troupes anglaises aux batailles sanglantes que l’on sait, notre alliée a assuré la liberté totale des mers, elle a réduit à néant le commerce allemand, détruit les escadres du Kaiser partout où elles se sont montrées, de telle sorte qu’il n’y a plus à l’heure actuelle un seul navire de guerre germanique en dehors des eaux allemandes ; elle a assuré la protection de nos côtes et de nos communications avec beaucoup d’efficacité, ainsi que le libre transport de nos troupes d’Afrique ; elle a ravi à notre ennemi ses plus belles colonies, de concert avec nos vaillantes troupes ; elle a fait aux sous-marins une guerre impitoyable et victorieuse qui se traduit par l’envoi de près de soixante submersibles au fond des mers ; elle nous a donné des garanties invincibles en ce qui concerne notre ravitaillement en vivres, en armes, en munitions, elle nous a consenti un accord financier qui nous a permis de faire venir d’Amérique toutes les munitions dont nous avons besoin.
Ce n’est pas encore tout. L’Angleterre a organisé la production intensive des obus et des munitions. À l’heure actuelle le ministère anglais contrôle 715 usines et fabriques qui emploient environ sept cent mille ouvriers dont cinquante mille femmes. En dehors de ces établissements privés convertis en établissements nationaux, le ministère a établi vingt arsenaux pour la fabrication des obus et dix-huit autres sont en formation. Onze nouvelles usines ont été créées pour les obus de gros calibre et dans ces chiffres ne sont pas compris les arsenaux et chantiers de la marine qui existaient avant la guerre.
La classe ouvrière anglaise a fait le sacrifice de tous ses repos du samedi qui lui étaient si chers. Le dimanche et même les jours de Noël et de Pâques ont été consacrés à la fabrication des choses nécessaires à la guerre.
En un mot, le peuple anglais tout entier faisant taire ses revendications, se dévoue patriotiquement au salut de la patrie. Il sait que l’existence des nations alliées est en jeu, dans la formidable partie qui se joue en ce moment, et comme si cet effort immense, auquel nous nous plaisons à rendre hommage n’était pas encore suffisant, les hommes politiques qui prétendent en ce moment aux destinées de la Grande Bretagne réclament une participation encore plus complète de toutes les forces vives du pays à l’œuvre de la défense des nations qui veulent rester libres et indépendantes, et demandent au peuple de faire gaiement tous les sacrifices nécessaires pour arriver à la conclusion victorieuse de cette lutte gigantesque.
Avec une alliée aussi énergique et aussi puissante que la grande Angleterre, qui donc pourrait douter du succès final ?
Comment la France, qui fait de même magnifiquement tout son devoir ne serait-elle pas encouragée à lutter jusqu’au bout, alors surtout que déjà l’aube glorieuse blanchit l’horizon ensanglanté de nos champs de bataille désormais légendaires ?
Georges LAURENCE