Boulogne - la Toussaint
À l’unisson des cœurs, le ciel s’est voilé hier de tristesse et de deuil. Ses larmes se sont mêlées à celles des humains pour pleurer tant de jeunesse fauchée en pleine fleur, pour maudire l’abominable fléau qui peuple nos champs des morts, pour flétrir la race exécrable génératrice de veuves, d’orphelins, de détresse et de destruction.
Plus lugubre est le glas que nos cloches se renvoient de village en village. Plus lourd est le manteau d’angoisse qui s’appesantit sur nos épaules. Plus désespérante la vision des hécatombes prématurées, des tombes trop tôt ouvertes à la glorification du Dieu de la Guerre et de la Kultur ! Mais combien plus consolante la perspective du monstre bientôt mâté, combien réconfortante la salutaire pensée que nos sacrifices humains ne seront pas restés vains mais procureront à ceux qui auront survécu au cataclysme, dans la sécurité et la grandeur reconquises de la Patrie, de labeur fécond par quoi est tôt effacé le désastre des pires catastrophes.
C’est pourquoi, en cette deuxième Toussaint de guerre, si les visages nous ont semblé encore plus sombres et plus graves que de coutume, ils reflétaient en même temps un peu de cet espoir invincible en des jours meilleurs et en les destinées immortelles de notre Pays.
Nombreuses, presque autant que d’ordinaire, furent les visites à nos nécropoles que leurs gardiens et le service de la Voirie s’étaient avec succès efforcés de faire belles pour recevoir leurs visiteurs. Assurément ceux-ci furent moins qu’en temps de paix. Mais ceux qui n’ont pu venir honorer leurs morts sont au front et c’est encore une façon de les vénérer que de défendre, face à l’ennemi héréditaire de la race et au prix de son sang, le patrimoine sacré qu’ils nous ont laissé.
Des fleurs à profusion sur toutes les tombes.
Des chrysanthèmes à profusion en dépit de l’inévitable cherté provoquée par la hausse du combustible nécessaire à l’éclosion des beaux produits de nos serres et n’était le mauvais temps qui contraria la vente depuis samedi, nos horticulteurs n’eussent peut-être jamais eu à se réjouir d’une vente aussi active et d’une recette aussi rémunératrice.
Si les célébrités locales reçurent leur tribu habituel d’hommages, ce fut, il est à peine besoin de le dire, aux tombes de ceux qui sont morts pour la Patrie qu’alla surtout la vénération de la foule.
Par milliers nos concitoyens défilèrent pieusement devant les tertres fleuris où tant de héros dorment leur dernier sommeil. Avec un soin touchant qu’on ne saurait trop louer ceux qui en ont charge les entretiennent magnifiquement, mais l’hommage eût été incomplet si on ne les eût surchargés des fleurs les plus rares. Et cette débauche de gerbes, de palmes, de plantes et de couronnes marque combien est profond le reconnaissant souvenir de nos concitoyens à l’égard des vaillants défenseurs de la Patrie et combien restera impérissable le culte que nous leur avons voué. Les splendides couronnes déposées sur les tombes de nos Alliés, héros de l’Yser et de Neuve-Chapelle, en disent long à ce sujet.
Pour n’avoir pas reçu autant de visiteurs, les cimetières de Saint-Pierre et de Capécure n’en ont pas moins été l’objet d’un pèlerinage suivi. Dans ce dernier on n’a porté que peu d’attention à une tombe modeste et comme cachée dans l’angle Est de la nécropole. C’est celle du soldat fusillé il y a quelques mois, pour avoir, victime de l’alcool, tué son caporal.
Puisse la prochaine Toussaint se dérouler au milieu des bienfaits de la Paix et nous apporter moins de tristesse et de soucis que celle de 1915.