Face à la pénurie de blé, l’utilisation première de l’orge est détournée pour servir à la panification. Un décret du 30 novembre 1917 sur la réquisition des céréales et deux arrêtés des 10 août 1917 et 2 février 1918 fixent une nouvelle répartition des orges et de nouvelles conditions de fabrication du malt et de la bière.
Seules de petites quantités sont désormais affectées à un certain nombre de brasseries sélectionnées par le comité central de répartition. La production s’en trouve particulièrement perturbée, d’autant que l’activité souffre déjà de l’arrêt et du pillage des brasseries situées en zone occupée.
Ces mesures ont pour conséquence de faire grimper le cours du malt, ce qui provoque invariablement une augmentation du prix de la bière, boisson largement plébiscitée par la population civile du nord de la France.
C’est pourquoi la commission départementale s’alarme des conséquences négatives de toute restriction supplémentaire qui affecterait une population civile déjà fort éprouvée par les difficultés quotidiennes.
Lors de la séance du 1er décembre 1917, relayée par deux articles de presse parus dans les éditions des 8 et 9 décembre de la France du Nord, elle vote à l’unanimité une motion se proposant d’alerter le ministre du Ravitaillement sur les dangers d’une telle mesure.
Commission départementale. – Compte-rendu de ses travaux
M. le docteur Quettier dépose sur le bureau du Conseil général le compte rendu sommaire ci-après des travaux de la Commission départementale depuis la 2ième session ordinaire de 1917. […]
Après épuisement de l’ordre du jour, et avant de lever la séance, M. le Président Doutremépuich a soumis à la Commission les deux motions suivantes qui ont été adoptées à l’unanimité des membres présents :
Le soussigné,
Considérant que, parmi les mesures projetées par M. Victor Boret, ministre du Ravitaillement, pour faire face aux difficultés actuelles, figure une restriction de la bière, consécutive à ce que l’orge serait réservée en partie à la panification ;
Que, suivant les communiqués faits à la presse, on devrait s’attendre à voir la bière prohibée dans les débits et réservée, de son côté, à l’alimentation, ce qui, en somme, en rendrait la distribution assez incertaine ;
Considérant que si toutes les restrictions justifiées doivent être patriotiquement acceptées, il ne s’impose pas moins de rechercher attentivement quelles peuvent en être les répercussions ;
Considérant que la bière est la seule boisson que la population du Nord puisse se procurer à un prix abordable en temps normal, mais que depuis la guerre, le prix en est presque doublé ; que la difficulté de se procurer le charbon et le grain nécessaires à la fabrication entraîne actuellement le chômage de nombreuses brasseries et jette un nouveau trouble dans les conditions déjà pénibles de l’alimentation de la région ;
Que la seule boisson de remplacement possible est le vin, dont la qualité la plus ordinaire se débite aujourd’hui à 1 fr. 60 le litre (soit plus de quatre fois le prix de la bière) et subira inévitablement une hausse extravagante le jour même où la mesure proposée serait réalisée ;
Considérant enfin que ce nouveau renchérissement de la vie frappera uniquement une population particulièrement éprouvée par toutes les rigueurs de la guerre et frappera durement les classes laborieuses qui n’ont pas d’autre ressource que celle d’acheter la bière au débit au moment du repas ;
Propose à la Commission d’émettre le vœu que la question de la restriction de la bière soit examinée à nouveau par M. le Ministre avec la plus grande prudence, tant en elle-même qu’au point de vue de la répercussion de cette restriction sur le cours des vins ». […]
Procès-verbaux des délibérations du Conseil général. Séance du 1er décembre 1917. Archives départementales du Pas-de-Calais, 1 N 136.
Aux difficultés logistiques et organisationnelles, s’ajoute la politique du gouvernement en matière d’hygiène publique. Souhaitant lutter contre l’alcoolisme, il prend des mesures drastiques pour limiter la consommation d’alcool et fixe dans l’arrêté du 2 février 1918 une interdiction de la libre circulation de la bière.
En septembre 1918, ignorant encore que la fin du conflit est toute proche, il expose les raisons de ce positionnement :
Le président du Conseil, ministre de la Guerre
La consommation de l’alcool et des boissons alcoolisées fait courir à l’heure actuelle au pays tout entier des dangers auxquels le Gouvernement a le devoir de porter remède d’une manière énergique en raison des conséquences qu’elle entraîne, tant pour la discipline militaire que pour la santé de tous. […]
La nécessité de prendre des mesures énergiques pour lutter contre l’alcoolisme s’impose donc actuellement d’une façon impérieuse.
La prolongation de la guerre, le déficit de main-d’œuvre, l’arrivée des troupes alliées américaines surtout, exigent que les militaires français et alliés, comme les ouvriers des usines et la population civile soient efficacement protégés contre le fléau de l’alcoolisme et toutes ses conséquences.
Réglementation sur la vente d’alcool, 18 septembre 1918. Archives départementales du Pas-de-Calais, R 533.
La production et la vente demeurent donc strictement réglementées, comme le rappellent un arrêté du 8 août 1918 du commandant de la région du Nord et un arrêté préfectoral du 29 octobre suivant, qui taxent les bières selon leur degré d’alcool.
À la fin de la guerre, un nouveau décret vient réorganiser la production. Publié le 27 novembre 1918 au Journal officiel, il autorise les brasseurs des anciennes régions envahies à se regrouper pour former des coopératives ou des unions, ce qui peut favoriser leur reprise.
Une commission d’expertise est également créée auprès du comité central de répartition des orges et des malts afin d’arbitrer les litiges de répartition.