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Le jubilé du cardinal Gibbons

Un évêque arrageois à la découverte du Nouveau Monde

Photographie noir et blanc d'un homme d'église assis.

Cortège historique et religieux organisé à Arras en l'honneur du couronnement de N.-D. des Ardents, 27 mai 1923. Album de 73 photographies. Planche 2 : portrait de Mgr Julien. Archives départementales du Pas-de-Calais, 3 Fi 618.

En octobre 1918, Mgr Julien, évêque d'Arras, traverse l'Atlantique. Il se rend à Baltimore, en tant que représentant de l'Église de France, pour assister au jubilé de l'archevêque, le cardinal James Gibbons, qui s'apprête à célébrer ses cinquante ans de carrière épiscopale. De ce voyage, mondain en apparence, Mgr Julien tire des impressions, des conclusions et des espoirs. Alors que la guerre s'achève en France, il voit en l'Amérique une nation idéaliste, profondément religieuse et humaniste, capable de donner corps au monde nouveau et plus juste, pacifique et tolérant, dont il rêve.

Mgr Julien, un évêque humaniste

Eugène-Louis Julien est Normand, marqué par la mer durant toute son enfance. Né à Canville-les-Deux-Églises en 1856, fils d'un instituteur et issu d'une famille de marins, il a le goût du large et sa pensée d'adulte s’en ressent. L'esprit humain, selon lui, est fait pour se déployer à la mesure du monde et de l'amour divin. Ces convictions, il les acquiert dès sa jeunesse, dans la fréquentation des auteurs classiques qui forment son quotidien et son esprit à l'institution ecclésiastique d'Yvetot (1870-1876), comme ils ont formé ceux des Pères fondateurs américains. C'est tout naturellement qu'il se tourne vers l'enseignement après des études au Grand Séminaire de Rouen (1876-1883) et une agrégation de grammaire (1883).

Ordonné prêtre en 1881, il n'occupe une cure qu'en 1911, à Notre-Dame du Havre. L'enseignement des lettres classiques et la pédagogie constituent la majeure partie de son sacerdoce (en particulier comme supérieur de l'institution Saint-Joseph du Havre), qu'il conçoit comme une direction intellectuelle pour élever les âmes de ses élèves. Le cardinal Dubois, archevêque de Rouen, le remarque et souffle son nom au pape. Quand Émile Lobbedey, évêque d'Arras, de Boulogne et de Saint-Omer, meurt le 26 décembre 1916, le pape Benoît XV décide de nommer Eugène Julien pour le remplacer. Le nouvel évêque va devoir se montrer à la hauteur des enjeux humains, religieux et politiques de la guerre.

Le voyage en Amérique

En octobre 1918, celle-ci touche à sa fin, les armées allemandes se retirent. Mgr Julien vient d'être désigné pour représenter l'Église de France au jubilé du cardinal Gibbons, prévu pour le 20 octobre. Il l'accepte, puisque son diocèse ne sera bientôt plus un théâtre d'opérations. Il sait aussi que les églises détruites de l'Artois, ses villages dévastés, pourront trouver chez les catholiques américains une oreille attentive, de la compassion et de l'argent.

Le 8 octobre, il prend la mer à Bordeaux. Une mer infestée de sous-marins allemands, mais sur laquelle il lui faut bien voguer. En compagnie de son vicaire général, l'abbé Guillemant, et de Mgr Baudrillart, recteur de l'Institut catholique de Paris, il suit un parcours sinueux pour éviter les U-Boote et leurs torpilles. Ce n'est qu'au soir du onzième jour qu'il aborde New York : Vraiment New York me parut belle, ce soir-là, sous son manteau semé d'étoiles .

Mais elle lui semble moins plaisante le lendemain, de jour, avec son urbanisme géométrique et uniforme. Il lui rend pourtant justice dans la conférence qu'il prononce à Boulogne-sur-Mer le 2 avril 1919, lorsqu'il déclare que la "Maison des affaires et du commerce", comme il l’appelle, n'est pas le fruit d'une passion individuelle pour le profit, mais d'un vaste effort collectif vers la prospérité d’un peuple . Et de célébrer cet élan d'activité, qui est comme une lutte pacifique dans laquelle certains hommes déploient une activité qui va jusqu'au génie, comme une puissance de rayonnement qui traverse les mers, supprime les distances et rapproche les membres de la grande famille humaine .

D'emblée, l'évêque français se trouve, du moins en apparence, en accord avec les idéaux américains. Il situe l'origine de cet idéalisme dans la foi religieuse, dans une sorte de génie universel du christianisme qui pousserait l'Homme à se dépasser sans cesse, non pour dominer autrui, mais pour se rapprocher de Dieu dans la communion avec ses semblables. L'Amérique, ce Nouveau Monde, est l'espoir d'un monde nouveau, fondé sur des idéaux communs, et non plus sur des rivalités, comme l'était l'Europe. Face aux chutes du Niagara qu'il visite le 7 novembre 1918, Mgr Julien voit :

dans l'inépuisable réservoir de ces eaux jamais lassées de se répandre, et si riches de force et de mouvement, la figure du génie américain qui peut impunément se prodiguer sans crainte de s'appauvrir. Mieux encore, car les derniers rayons du jour se jouant dans la vapeur d'eau devenue immatérielle inspiraient des pensées plus hautes, mieux encore, ô Amérique. Ce n'est pas assez pour toi de placer ta grandeur dans les résultats de la puissance du cerveau qui calcule et de la machine qui broye. Il en est une autre que t'enseigne ta fière cataracte, qui se précipite éperdument sans un apparent profit pour elle-même et pour d'autres, et qui chante comme la mer son hymne à la gloire de Dieu, et qui reflète la lumière comme une âme immortelle. C'est la grandeur qui vient d'un grand idéal, plus inépuisable, plus retentissant, plus fécond que les triomphales chevauchées de tes lacs par-dessus tes rivières.

Impressions d'Amérique, Boulogne-sur-Mer, [1919], p. 17.

Nous sommes bien à l'époque du président Wilson, ce presbytérien si proche de l'évêque catholique dans sa vision du monde.

Le 20 octobre, c'est le jubilé du cardinal Gibbons à Baltimore. Mgr Julien vient, de la part des catholiques français, remercier les Américains de leur engagement dans la guerre. Dans son allocution, il déclare :

L'un des derniers venus dans les rangs de l'épiscopat, j'étais peut-être le moins qualifié pour être, en ce jour, le porte-parole des évêques et des catholiques français. Je n'ai pour moi que le douloureux privilège de venir du front de guerre, et de porter le deuil d'environ trois cents églises, gisantes parmi les ruines de trois cents villages ou bourgades, du milieu desquels émergent comme la déplorable preuve de la barbarie allemande, les débris de ce qui fut une cité épiscopale, Arras.

Manière de sensibiliser la généreuse Amérique aux impératifs de la reconstruction. Cette reconstruction, il la veut aussi dans les cœurs, dans le domaine moral :

Pendant que nous traversions l'Océan pour venir déposer aux pieds de votre Éminence les hommages et les compliments de nos frères de France, la victoire a été plus vite et elle apportait à votre grand cœur la plus haute joie qu'il peut éprouver en ce monde, la certitude que le droit chrétien régénéré dans le sang de tant de héros, allait enfin luire à nouveau comme un autre soleil sur les nations pour les conduire vers la paix et la fraternité. Dieu veuille qu'il n'y ait plus désormais deux mondes ou même plusieurs, hélas, toujours prêts à s'ignorer et à se combattre, mais un seul monde uni dans l’amour du même idéal de justice, le monde contenu en germe dans l'évangile, pénétré de l'esprit du Christ Jésus, résurrection agrandie de l'antique chrétienté, réalisée par les Papes du moyen âge et toujours poursuivie par leurs successeurs, lesquels ont reçu mission de rassembler les hommes en un seul troupeau sous un seul pasteur.

"États-Unis. Le jubilé du cardinal Gibbons. Allocution de Monseigneur Jullien évêque d'Arras", Le Télégramme, dimanche 17 novembre 1918. Archives départementales du Pas-de-Calais, PG 9/30.

Son éloquence, certes en français, ne peut que frapper les Américains, qui y entendent l'écho des "Quatorze Points" du président Wilson, énumérés dans son adresse au Congrès du 8 janvier. Dans sa pensée comme dans celle de Wilson, la Grande Guerre doit être une leçon pour l'humanité, l'enfantement douloureux d'un monde meilleur.

L'évêque rencontre le président à Washington le 24 octobre, et tous deux se félicitent de la concordance de leurs vues : la France et les États-Unis ont le même idéal et, sous leur direction morale, l'avenir s'annonce radieux. Du moins le pensent-ils, car les deux peuples (les Américains par le rejet du traité de Versailles en 1919, et les Français en humiliant l'Allemagne et en occupant la Ruhr en 1923) se chargeront de dissiper les illusions de leurs représentants et d'anéantir leurs espoirs.