Cartes licencieuses : les sanctions
Quels moyens de défendre nos enfants, nos soldats, nos femmes, contre l’exposition sur la voie publique, des cartes postales pornographiques ?
Pour les gravures nettement obscènes, la justice intervient, comme le prouvent les condamnations que nous avons rapportées ; mais cela suffit-il ?
Les condamnations sont souvent trop anodines, en présence de la gravité du délit.
Il faudrait plus qu’une amende légère : la prison devrait être infligée. En outre, tout individu condamné pour avoir vendu des cartes et estampes obscènes devrait se voir interdire le droit d’exercer ce commerce de cartes postales et gravures à l’avenir, autrement, on peut être presque certain, vu son absence de sens moral, qu’il recommencera, comme cela s’est vu presque toujours.
Seulement, il vendra sous le manteau, dans son arrière-magasin, en s’entourant de mille précautions.
Pour les pornographes, qu’ils s’exercent dans les arts graphiques, dans le genre littéraire ou dramatique, le gain c’est tout, la honte, [le] stupre ne sont rien.
Il faudrait pour eux rétablir les anciennes lois sur la censure et sur la librairie ; en revenir au besoin au régime des brevets.
L’État cherche par tous les moyens à se créer des ressources, il y a là un moyen, et très moral, de s’en procurer d’importantes : ce serait d’établir, comme cela existe en Angleterre pour les "public-houses", pour les débits d’alcool, le régime des licences. C’est-à-dire qu’il faudrait acheter à beaux deniers comptants le droit d’exercer des professions, susceptibles d’être dangereuses pour la santé physique ou morale. […]
Tout le monde est à peu près d’accord contre l’obscénité, même la presque unanimité des vendeurs de cartes postales – sauf quelques mercantis et malfaiteurs publics, pour qui la morale est une vieille balançoire. Mais faut-il n’attendre que l’obscénité révoltante, immonde ? […]
L’obscénité grossière n’est pas, au dire de bien des penseurs, aussi redoutable que l’immoralité voilée sous les charmes de l’art, que le vice rendu aimable.
L’obscénité pure dégoûte, révolte ; on s’en écarte, pour peu qu’il reste au fond de l’âme un peu de pudeur.
D’ailleurs les vendeurs de ces produits corrupteurs savent qu’ils s’exposent aux sévérités de la loi ; qu’il y a de gros risques à courir.
Aussi préfèrent-ils folâtrer autour de ces plates-bandes défendues, sans y pénétrer. Ils s’approchent de la flamme le plus possible, tout en prenant des précautions pour ne pas s’y brûler.
Les cartes légères, galantes, grivoises, lestes, polissonnes, égrillardes, le demi-nu, le nu complet ne les effraient pas, au contraire, le genre louche, équivoque, les attire toujours. […]
Un préjugé enhardit les vendeurs de cartes postales déshonnêtes, c’est que la loi n’interdit l’exposition ou la vente que des cartes ou gravures obscènes ; c’est pourquoi ils appliquent tous leurs soins à côtoyer l’obscénité, sans y verser en plein.
Ils se trompent : les lois du 2 août 1882, 16 mars 1898 et 7 avril 1908 atteignent les dessins, gravures, images obscènes ou contraires aux bonnes mœurs. Elles prévoient deux cas distincts : celui d’obscénité, et celui d’opposition aux bonnes mœurs.
Que les vendeurs de cartes suspectes ouvrent un bon dictionnaire, qu’ils consultent l’étymologie latine du mot obscène, et ils verront que ce mot, derrière lequel ils s’abritent, ne signifie pas seulement ce qui est immonde, boueux, fangeux, mais aussi – surtout lorsqu’il s’applique à des peintures ou gravures – ce qui est déshonnête, tout ce qui blesse la pudeur et la pureté. […]
Mais qu’ils ne s’imaginent pas qu’on soit désarmé contre eux.
Les autorités militaires françaises et anglaises ont entre leurs mains un moyen énergique de protéger leurs soldats contre les dangers de l’intoxication physique ou morale.
L’avertissement : consigné aux militaires, en anglais out of bounds, affiché sur les magasins, après enquête sérieuse sur la moralité des cartes, suffirait pour épurer certains étalages. D’autre part, les sociétés de moralité publique, les comités des pères ou mères de famille peuvent déposer plainte près du parquet, et pour les débits de tabacs invoquer la circulaire du directeur de l’administration des contributions indirectes ; ils peuvent intervenir utilement près des chefs de gare et de la librairie Hachette, et obtenir satisfaction.
Le public enfin doit s’habituer à faire lui-même sa police morale et mettre à l’index les maisons qui s’obstineraient à vendre des cartes contraires aux bonnes mœurs.
Mais nous conservons l’espoir qu’il ne sera pas nécessaire de recourir à ces moyens coercitifs, et que la grande majorité des vendeurs de cartes postales, parmi lesquels nous en connaissons d’irréprochables, écouteront plutôt la voix de l’honneur et celle du patriotisme, et s’abstiendront d’exposer et de vendre des gravures licencieuses. Des progrès ont été faits dans la voie de l’épuration, nous avons la confiance qu’ils s’accentueront.
Guillaume Delattre,
Président de la Section locale de la Ligue contre la licence des rues.
romain
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Le 16 juillet 2025 à 14h02