Le déménagement des Archives départementales du Pas-de-Calais débute le 1er septembre 2025, pour une durée de plusieurs mois. À compter du 15 août, les salles de lecture seront fermées au public. Nous espérons pouvoir vous accueillir à nouveau dans la salle de lecture de notre nouveau bâtiment, au n° 5 rue du 19-mars-1962 à Dainville, au cours du premier trimestre 2026, sous réserve de l’avancement du transfert des collections.
Une baleine échouée sur les plages du Pas-de-Calais
Il n’est malheureusement pas rare ces dernières années de voir s’échouer des cétacés sur les plages de la Côte d’Opale. Selon les spécialistes, le réchauffement climatique, le manque de nourriture et le trafic intense des navires dans le détroit du Pas-de-Calais accentuent ce phénomène.
Dans la nuit du 8 au 9 février 1857, deux bateaux de pêche du Tréport ramènent au port de Boulogne-sur-Mer, un cétacé découvert mort en mer. Selon Le Journal des villes et des campagnes du 14 février 1857, il s’agit d’un mâle de baleine mesurant environ 60 pieds de longueur, de l’espèce appelée jubarte. La jubarte est une des baleines qui s’avancent le plus dans les mers, et celle-ci y sera sans doute venue à la poursuite des harengs
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Baleine échouée sur la côte (Étaples, le Touquet?) durant la première guerre mondiale, [1914-1918]. Archives départementales du Pas-de-Calais, 37 Fi 399.
Baleine échouée sur la côte (Étaples, le Touquet?) durant la première guerre mondiale, [1914-1918]. Archives départementales du Pas-de-Calais, 37 Fi 399.
S’en suit une correspondance soutenue entre le maire, le commissaire central de police de Boulogne-sur-Mer et le sous-préfet de l’arrondissement de Boulogne-sur-Mer, qui nous permet aujourd’hui de retracer précisément les faits qui se sont déroulés entre le 9 et le 20 février.
Une surprenante découverte
Le 9 février, le bureau des Douanes informe le Sous-Préfet que le cadavre d’une baleine a été ramené par deux bateaux de pêche du Tréport. Puis c’est au tour du Commissaire central de Police de Boulogne d’apporter quelques détails supplémentaires au Sous-Préfet dans une lettre datée du même jour :
J’ai l’honneur de vous informer que le cachalot, amené dans le port à la dernière marée, va, par suite et ordre de Mr le Maire, dans l’intérêt de la salubrité, être transporté, à la marée montante, près du Moulin Hubert, pour y être dépecé, si les médecins chargés de faire le rapport le trouvent dans un état de conservation qui permette cette opération qui est d’un grand intérêt pour les marins qui l’ont recueilli.
Deux médecins, dont François-Joseph Cazin (1788-1864), confirment dans leur certificat médical daté du 9 février, que le cétacé peut être mis en pièces sans danger pour la salubrité publique, pourvu que les viscères intérieurs soient extraits avant le retour de la marée, laquelle enterra ces mêmes viscères
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Toujours le 9 février, le maire informe par courrier le sous-préfet du suivi de l’affaire et ajoute […] je me suis rendu moi-même à l’endroit où ce cétacé était déposé et que, quoique le corps fut presque entièrement plongé dans l’eau, j’ai été frappé des émanations fétides qu’il répandait ; qu’en conséquence, je me suis concerté avec M. le Lieutenant du port pour qu’il fut immédiatement transporté en dehors des limites de la commune, au-delà du lieu-dit le moulin hubert.
Le 11 février, le cétacé est vendu aux enchères publiques pour être dépecé et sa graisse transformée en huile, à Monsieur Lecomte-Hautin, propriétaire d’un établissement situé au 148 rue de la Tour d’Ordre, qu’il décrit lui-même dans un courrier adressé au sous-préfet daté du jour de la vente : L’établissement contient trois chaudières considérables qui servent ordinairement à tendre les filets des pêcheurs, et je puis assurer à Monsieur le Sous-Préfet, qu’en moins de deux fois 24 heures, la partie grasse du cétacé, car celle-là seulement sera enlevée de la plage, […] par l’action du feu sera complètement convertie en huile
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Débarquement de filets emmêlés sur le quai d'Étaples, [1903-1905]. Archives départementales du Pas-de-Calais, 37 Fi 384.
Débarquement de filets emmêlés sur le quai d'Étaples, [1903-1905]. Archives départementales du Pas-de-Calais, 37 Fi 384.
Le docteur Orvion confirme le 11 février dans son certificat médical : que le sieur Lecomte-Hautin possède, dans le haut de la Rue de la tour d’ordre, un vaste établissement qui permet, sans nuire à la santé publique, de procéder, par le moyen de l’ébullition, à l’extraction de l’huile de la baleine amenée ces jours-ci dans le port
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Le 12 février, le commissaire informe le maire que des odeurs fétides émanent du cétacé et qu’il faudrait limiter le délai du dépècement. Le maire écrit au sous-préfet qu’il impose la fin de l’intervention au 14 février, en ajoutant qu’il préconise d’enfouir les débris à une distance d’au moins 200 mètres de toute habitation à une profondeur de 4 mètres
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Le 18 février, le commissaire avertit le maire que l’opération est terminée mais qu’elle a dépassé le délai ordonné du 14 février. Il justifie avec beaucoup de détails le retard et son engagement sans faille dans le suivi de cette affaire :
[…] j’ai fait continuellement envoyer un agent sur la plage pour activer cette opération. […] malgré un travail actif et de nuit et de jour, ce travail ne pouvant être terminé pour le samedi 14, jour que vous aviez fixé pour le complet enlèvement, les vents ayant heureusement passé au sud-est, soufflant ainsi sur la mer, je me rendis à la mairie, pour vous rendre compte. Monsieur Bastien, en votre absence, me dit que votre but étant l’intérêt de tous, vous approuveriez sans doute la continuation du travail, tant que le vent soufflerait vers la mer. […] j’ai constamment veillé, chaque jour, à ce que M. Lecomte, apportât à son travail, toute la célérité possible pour le mener à prompte fin. […] Le travail ayant déjà motivé une plainte signée de sept habitants dont plusieurs sont à une distance assez grande de la maison du Sieur Lecomte, j’ai dû, le 17, me transporter moi-même chez les voisins immédiats qui tous m’ont dit n’être pas même gênés par suite de la fonte du gras de la baleine.
Tous les résidus et ossements sont transportés et enfouis à une très grande profondeur dans un terrain appartenant à M. Bonningue, adjoint au maire de Wimille.
Le 20 février, le maire écrit au sous-préfet que l’intervention est terminée et qu’il ne reste plus aucun vestige du cétacé sur la plage de Boulogne-sur-Mer. Un fait divers que les spectateurs de l'époque n'ont pas dû oublier de sitôt !
Certificat des médecins [dont François-Joseph Cazin], 9 février 1857. Archives départementales du Pas-de-Calais 2 O 1089/25.
Courrier du maire de Boulogne-sur-Mer au sous-préfet de l'arrondissement de Boulogne, 9 février 1857. Archives départementales du Pas-de-Calais, 2 O 1089/25.
Rapport du commissaire de Boulogne-sur-Mer, 9 février 1857. Archives départementales du Pas-de-Calais, 2 O 1089/25.
Rapport du commissaire de Boulogne-sur-Mer, 18 février 1857. Archives départementales du Pas-de-Calais, 2 O 1089/25.
Rapport du maire de Boulogne-sur-Mer, 20 février 1857. Archives départementales du Pas-de-Calais, 2 O 1089/25.