Il y a 140 ans, en 1886, s'ouvrait le procès de la « Bande Carpentier » devant la Cour d'Assises de Saint-Omer.
Les premiers méfaits de Louis Carpentier
Né le 31 octobre 1848 à Quiestède, Louis Carpentier est le fils aîné de Prosper Joseph, berger à Clarques et de Reine Delvart. Vers 1850, le couple d'origine modeste s'installe à Febvin-Palfart.
Le 6 décembre 1865, alors qu'il n'a que 17 ans, Louis Carpentier commet son premier délit et écope de 40 jours de prison pour vol. Il récidive le 19 juillet 1868 et le 2 juillet 1869 ce qui lui vaut deux séjours supplémentaires en prison de 13 et 8 mois.
Après avoir purgé sa peine, il s'engage dans l'Armée et participe à la guerre de 1870. De retour dans le Pas-de-Calais, il épouse Flore Pringarbe à Enguinegatte le 12 avril 1876 et se fait embaucher à la compagnie des mines de Fléchinelle. Mais sa période de sagesse est de courte durée. Il est condamné de nouveau pour vol le 18 avril 1877 à 4 mois de prison puis, le 26 février 1879 à 6 mois d'emprisonnement. Le 1er décembre 1879, récidivant une nouvelle fois pour vol et rébellion envers les forces de l'ordre, il est durement condamné à 3 ans de prison suivis de 5 ans de surveillance.
L'Écho de la Lys, dans son édition du 27 novembre 1879, raconte les faits :
À la suite d'un vol de lapins et de pigeons commis par lui le 28 juin à Auchy-au-Bois, un nommé Louis Carpentier, âgé de 31 ans, avait disparu de son domicile et rôdait dans les environs, vivant de rapine. Depuis deux mois la justice était à sa recherche mais sans résultat. Un jour cependant la gendarmerie fut prévenue que Carpentier se trouvait dans un champ où sa femme devait aller le visiter, le brigadier et un autre gendarme cachés dans une voiture que conduisait un garçon boucher, purent arriver jusqu'à lui. Avant que l'accusé put se rendre compte de ce qui arrivait, les deux gendarmes étaient sautés à bas de la voiture et s'étaient précipités sur lui. Se voyant sur le point d'être pris, Carpentier porta vivement la main à sa poche : ce mouvement ayant été vu, on le mit dans l'impossibilité de mal faire et l'on trouva que cette poche contenait un pistolet chargé et dans une autre poche on trouva un couteau et un rasoir, une somme de 95 fr. une chaîne en argent et des boutons. Pendant cette scène la femme Carpentier n'avait pas perdu son temps et frappait sur les agents de la force publique.
La terreur qu'inspirait Carpentier dans le village d'Auchy, était telle que personne n'osait se plaindre des faits qu'il commettait. Il a du reste déjà subi cinq condamnations pour vols. On comprend que pour un tel gaillard le tribunal de Béthune a eu peu d'indulgence.
Carpentier vient d'être condamné à 3 ans de prison et 5 ans de surveillance. Sa femme a eu 4 mois de prison.
Après avoir purgé sa peine, il travaille à la fosse n°2 de la Compagnie d'Auchy. À la fermeture de la fosse en 1885, il rejoint les mines de Bruay et s'installe à Labuissière avec sa femme et ses quatre enfants.
La formation de la bande Carpentier
S'il commettait ses méfaits jusqu'à présent seul, il s'entoure, dès 1885, d'une dizaine d'individus, hommes et femmes peu recommandables. Leur technique de vol est rôdée : dès la tombée de la nuit, ils s'introduisent par effraction chez les habitants et volent de quoi manger et divers objets. Le butin est caché chez deux femmes qui jouent le rôle de receleuses.
Les vols, principalement commis dans la région d'Estrée-Blanche, deviennent de plus en plus violents. Le 22 septembre 1885, Louis Carpentier et son acolyte Xavier Picavet sont arrêtés pour avoir volé et agressé un vieillard à Nédonchel, mais sur le chemin qui les mène à la prison de Béthune, ils s'enfuient. Xavier Picavet prend la fuite en Amérique, mais malgré son départ, le nombre de méfaits ne faiblit pas. De nouveaux membres rejoignent la bande Carpentier.
Dans la nuit du 29 au 30 novembre 1885, Louis Carpentier s'introduit chez les époux Debomy, épiciers et cabaretiers d'Enguinegatte. Surpris, il assomme violemment le propriétaire et s'enfuit. Dès lors, la presse s'empare de ces faits divers et construit une légende autour de la bande Carpentier.
La naissance d'une légende
Les habitants commencent à craindre pour leur vie, si bien qu'ils ne dénoncent pas les voleurs qu'ils reconnaissent sans peine. Ce sentiment d'insécurité et les exploits de la bande Carpentier sont très largement enjolivés par la presse. Le Mémorial Artésien et L'Echo de la Lys racontent presque quotidiennement des anecdotes. Ovide Blanchard, rédacteur en chef du journal Le Petit Béthunois fait même publier dès le 4 avril 1886, « Exploits de Carpentier », un fascicule hebdomadaire vendu 10 centimes.
Le récit romanesque de ses méfaits et le portrait enjoliveur qu'on fait de lui, poussent Louis Carpentier à la provocation. Il n'hésite pas à se rendre aux funérailles d'un de ses amis en janvier 1886, alors qu'il est activement recherché par la gendarmerie. Son arrogance aura, à terme, raison de lui.
L'arrestation et la condamnation de « Louis Reine »
Le 26 juin 1886, Louis Carpentier, surnommé « Louis Reine », est arrêté à la ducasse d'Enguinegatte par Beauvois, garde-champêtre. Pour cet acte de bravoure, Beauvois reçoit, le 28 février 1887, la médaille d'honneur des mains de M. Jonnart, conseiller général.
Le Mémorial Artésien relate le 4 juillet 1886, la fin d'une cavale de plusieurs mois : À l'heure qu'il est, Carpentier doit méditer entre les 4 murs de sa prison, au plaisir qu'il aurait à faire griller une de ces belles volailles dont il savait si bien alléger nos basses-cours
.
Le procès débute le 2 octobre 1886 et dure trois mois (2U 60). Louis Carpentier comparaît avec deux de ses fidèles compères, Charles Gossart et Christian Delpierre. Le chef de la bande est condamné aux travaux forcés à perpétuité. La sanction est sévère au regard des délits commis mais une loi votée le 27 mai 1885 condamne les récidivistes à la peine de la transportation.
Espérant réduire sa peine et rester avec sa famille, Louis Carpentier dénonce 11 membres de la bande qui sont arrêtés un à un. Un second procès s'ouvre le 5 juillet 1887 (2U 61). Pendant près d'une heure et demie, la liste de tous les vols est énumérée et 63 témoins défilent à la barre. Louis Carpentier est condamné à 10 ans de réclusion, peine qui se confond avec celle des travaux forcés à perpétuité. D'autres membres de la bande sont condamnés à des peines plus ou moins lourdes. Le 3 août, il prend la route, sans sa famille, vers la Guyane.
Au cours de ses 20 années d'incarcération, Louis Carpentier bénéficie de plusieurs remises de peine. Il décède le 4 mars 1908 aux Iles du Salut (3 E 681/17) dans l'indifférence totale. La presse qui avait tant parlé de lui n'évoque même pas son décès.